Canicule : quand médias et politiques rejouent les pires répliques des films catastrophe

La séquence médiatique autour de l’épisode majeur de canicule de juin a dépassé la fiction des films catastrophe. Politiques, journalistes et chroniqueurs ont excellé dans le pire, du déni au mépris des scientifiques.

Céline Martelet  et  Juliette Heinzlef  • 30 juin 2026
Partager :
Canicule : quand médias et politiques rejouent les pires répliques des films catastrophe
Cate Blanchett, Tyler Perry, Leonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence dans « Don't look up ».
© Niko Tavernise / Netflix

« Ce film est inspiré de faits réels. Certains noms, personnages ou événements ont été modifiés pour les besoins de la narration. » Si un réalisateur de cinéma décide un jour de se pencher sur les séquences médiatiques aberrantes de l’épisode caniculaire que nous venons de vivre, il devra renverser cet avertissement pour écrire : « Cette réalité est inspirée de fictions. Certains noms, personnages ou événements ont été modifiés pour les besoins de la narration. »

Pendant une dizaine jours, à plusieurs reprises, des politiques, des journalistes, des commentateur·ices ont tenu des propos consternants. Ils et elles ont joué à merveille le rôle du personnage sceptique que l’on trouve dans chaque film catastrophe : celui et celle qui nie la réalité, convaincu·e que les alertes sont exagérées.

Dans cette catégorie, la palme revient à Luc Ferry, l’ancien ministre de l’Éducation. Dimanche 28 juin, il est invité sur le plateau de LCI dans l’émission de Margot Haddad. Sa chemise est parfaitement blanche, son costume est soigneusement ajusté comme sa cravate. La présentatrice lui demande de réagir à une déclaration de la ministre de l’Écologie. Réponse : « Franchement dans quel monde on vit ? Mon père s‘est évadé quatre fois des camps nazis. Il faisait très chaud aussi, surtout dans le four qu’on avait préparé pour lui. C’est invraisemblable. On est quand même capable de supporter ça ! »

« En faire trop »

Pour celui qui se définit comme philosophe, la canicule et ses répercussions occupent excessivement les médias qui en font trop. En faire trop, c’est également ce que reproche la Maison Blanche aux scientifiques au tout début du film Le Jour d’après, sorti en 2004. « Notre économie est à sa manière aussi fragile que l’environnement, peut-être ne faut-il pas l’oublier avant de faire du sensationnel à bon compte », lance le vice-président des États-Unis au groupe d’experts venu l’alerter.

Puis il se plaint : « Vous aviez dit que cela n’arriverait pas avant des centaines d’années ! » Honnête, un scientifique reconnaît son erreur. Mais le vice-président répond : « Hé bien, supposez que vous ayez encore tort. » Une scène qui se calque sur ce qu’avait lancé Pascal Praud à Claire Nouvian, sur le plateau de CNews en 2019. Le présentateur avait contesté l’expérience scientifique de l’actuelle directrice générale de Bloom en affirmant : « Ça fait peut-être 25 ans que vous vous trompez, Madame. »

Sur le même sujet : « Une improvisation la plus totale » : à Tours, la jeunesse face à l’impréparation climatique

Dans les films catastrophes, les scientifiques, les climatologues sont toujours moqués, méprisés dès les premières minutes. Et ce sont les journalistes qui jouent les personnages les plus exécrables. Dans Don’t look up (2021), la rédaction d’un journal new-yorkais voit débarquer Leonardo DiCaprio, un astronome inconnu venu pour prévenir qu’une comète fonce à toute vitesse sur la Terre. Un rédacteur lance : « Assurez-vous qu’il fasse du media training avant de l’envoyer à la télé. Je crois qu’il y a du boulot. » Un peu plus tard, sur un plateau de télévision d’une chaîne d’information en continu, Léonardo Dicaprio est humilié. Le présentateur finit par lui demander si cette comète pourrait détruire la maison de son ex-femme.

Dans notre réalité, des journalistes sont allés plus loin que dans la fiction. Sur BFMTV, c’est l’économiste Emmanuel Lechypre qui s’est illustré. Il a en face de lui Christophe Cassou, l’un des climatologues qui a contribué à plusieurs rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Au bout de quelques minutes, Christophe Cassou se désole et confie : « On ne nous a pas écoutés, nous scientifiques. » Le journaliste se sent visé. D’un coup, il devient tout rouge et lance : « Vous n’avez pas été très convaincants. » Une flagrante inversion de la culpabilité. Sans surprise, il n’a pas un mot d’excuse après cette phrase.

« Les écolos n’avaient raison sur rien du tout »

Quelques jours auparavant, dans les studios de RMC, Juliette Briens a également vu rouge. Elle est journaliste pour le média L’Incorrect et chroniqueuse régulière dans l’émission « Estelle Midi ». Comme beaucoup d’invités habitués à ce type de programme, Juliette Briens est devenue une spécialiste de la spécialité. Elle a un avis sur tout et ce jour-là, elle s’autorise donc à attaquer les écologistes. « Les écolos n’avaient raison sur rien du tout, c’est à cause d’eux que la France n’est pas climatisée. Pas besoin d’avoir fait Saint-Cyr pour voir que la terre se réchauffe (…) Les écolos, on leur doit rien, ils n’ont rien fait pour la planète. Elon Musk avec ses Teslas a fait trente fois plus que l’entièreté des partis écolos. » Olivier Truchot, l’un des animateurs, ne l’arrête pas. On l’entend même rire aux éclats.

« On dédramatise les mauvaises nouvelles. » C’est ce que répond la présentatrice dans une séquence de Don’t look up. Dédramatiser les mauvaises nouvelles, c’est la spécialité de Yann Barthès, l’animateur de « Quotidien ». C’est même son fonds de commerce : simplifier l’actualité, la rendre plus « cool ». Sauf que cette fois, il n’a pas dédramatisé, il a méprisé. Le mardi 23 juin, Yann Barthès explique tout sourire qu’il en a marre d’entendre les gens qui habitent sous les toits se plaindre qu’ils étouffent pendant la canicule. « Ils se sentent autorisés à parler plus fort car “J’habite sous les toits’ », ironise l’animateur. Pour lui « tout le monde a chaud », y compris Bernard Arnault ou un ministre.

Sur les réseaux sociaux, plusieurs politiques, et même le ministre du Logement, pointent du doigt son indécence. Mais Yann Barthès persiste et signe. Il ne présentera pas ses excuses. Il devient le docteur Folamour, le glaçant personnage imaginé par Stanley Kubrick en 1964. Ce docteur est un ancien nazi recyclé par les États-Unis, devenu conseiller en stratégie nucléaire. Dans une séquence, le locataire de la Maison Blanche lui demande que vont devenir les habitants en cas d’attaque nucléaire. Dans sa réponse, il dédramatise à sa façon : « Je crois qu’il serait possible de loger plusieurs centaines de milliers de personnes sous terre (…) le choix sera fait par une machine, un calculateur qui pourrait être programmé sur des facteurs comme la jeunesse, la santé, la productivité sexuelle. »

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Publié dans
Parti pris

L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.

Temps de lecture : 6 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…