La croisade d’Israël au Liban

Derrière son conflit avec le Hezbollah, le pays mène une guerre de conquête territoriale.

Denis Sieffert  • 3 juin 2026
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La croisade d’Israël au Liban
Un soldat israélien prenant position sur le balcon d'un immeuble le 31 mai 2026. Photo prise depuis une position située dans le nord d'Israël, à la frontière avec le sud du Liban.
© Jalaa MAREY / AFP

La prise de la forteresse de Beaufort par l’armée israélienne réveille deux fois l’histoire. Celle, lointaine, des croisades, et celle, beaucoup plus récente, de la première occupation israélienne au Liban, de 1982 à 2000. En hissant leur drapeau au sommet de ce château édifié au XIIsiècle par les croisés, les Israéliens semblent livrer une bataille d’un autre âge, quand la conquête d’un pic rocheux assurait aux conquérants une position inexpugnable. C’était avant les drones. Mais que nous dit aujourd’hui ce drapeau ? Officiellement, l’armée de Netanyahou traque le Hezbollah libanais. Et il n’y a pas de raisons de douter de la réalité de cet objectif quand les nuits des habitants du nord d’Israël sont toujours perturbées par les roquettes de la milice chiite.

La chasse au Hezbollah fait prétexte à une invasion du Liban que le gouvernement israélien voudrait sans doute définitive.

Mais il y a un autre message. C’est l’éternelle ambiguïté des guerres israéliennes. Derrière un objectif officiel, le pays mène toujours une guerre de conquête. Comme la tentative d’éradication du Hamas se révèle être une entreprise de reconquête de Gaza, la chasse au Hezbollah fait prétexte à une invasion du Liban que le gouvernement israélien voudrait sans doute définitive. Cela, c’est le non-dit absolu qui masque un projet colonial historique. N’oublions jamais la Bible dans le dessein sioniste. Dieu avait promis à Abraham un vaste territoire qui allait du « torrent » (le Nil) au « fleuve » (l’Euphrate), et qui embrasserait le Liban, la Syrie et l’Irak actuels. Israël mène au Liban une croisade.

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La conquête du château de Beaufort, qui a jadis assuré le contrôle des chrétiens sur la route de Jérusalem, prend immanquablement une signification mystique. C’est un trait majeur du colonialisme israélien d’être d’essence religieuse, même quand il est le fait de mécréants qui ne savent pas l’histoire qu’ils sont en train d’écrire, et dans laquelle plusieurs discours se chevauchent. Beaufort, c’est aussi un retour sur un passé qui appartient à la tragédie que les Libanais n’en finissent pas de vivre. En juin 1982, l’armée d’Ariel Sharon avait déjà conquis cette place forte qu’elle avait dû céder vingt ans plus tard sous la pression internationale. « Pression internationale » : voilà des mots aujourd’hui bien désuets, n’en déplaise à Emmanuel Macron qui a demandé le 1er juin la convocation du Conseil de sécurité de l’ONU, comme si cette instance, paralysée par le droit de veto américain, était autre chose qu’un théâtre d’ombres pour lequel Netanyahou n’a que mépris.

Il y a quatre décennies, c’est l’Organisation de libération de Palestine de Yasser Arafat que l’armée israélienne pourchassait.

Mais l’évocation de 1982 donne tout son sens à la guerre actuelle. À l’époque, il n’y avait pas de Hezbollah. L’un des fondateurs du mouvement chiite libanais, Mohammad Hussein Fadlallah, fit un jour cet aveu : « S’il n’y avait pas eu d’invasion du Liban en 1982, il n’y aurait jamais eu de Hezbollah. » Il n’est pas inutile, parfois, de remettre l’histoire sur ses pieds, et le rapport de cause à effet dans son sens véritable. Il y a quatre décennies, c’est l’Organisation de libération de Palestine de Yasser Arafat que l’armée israélienne pourchassait jusqu’au château de Beaufort, puis à Beyrouth. Avant de « superviser » le massacre des civils palestiniens des camps de réfugiés de Sabra et de Chatila par les phalanges chrétiennes.

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C’était bien avant le 7-Octobre. Le Hamas n’y était pour rien. Il n’y avait pas de prétexte islamiste. L’Iran était embourbée dans l’épouvantable guerre contre l’Irak de Saddam Hussein. Et ce que Sharon poursuivait, c’était la résistance palestinienne légitime, laïque, ancrée dans son refus de l’expulsion et des massacres de 1948. Et, d’une certaine façon, c’est toujours cette Palestine-là que Netanyahou veut détruire, tout en conquérant le Liban dont ses troupes occupent déjà 6 % du territoire, en rasant des villages, et en détruisant le riche patrimoine culturel comme s’il fallait anéantir la culture d’un peuple. Et en ayant tué déjà 3 200 habitants de cette région, tous promus « terroristes » pour mieux mourir.

Le sort du Liban se joue ailleurs, entre les États-Unis et l’Iran.

Face à l’ampleur de cette guerre, qui n’est que très secondairement une guerre contre le Hezbollah, la gesticulation onusienne de la France est hélas dérisoire. Le sort du Liban se joue ailleurs, entre les États-Unis et l’Iran. Téhéran demande que le retrait israélien du Liban fasse partie de l’accord global avec Washington. Pressé d’en finir avec une guerre qu’il a d’ores et déjà perdue, Donald Trump s’impatiente contre Netanyahou, nous dit la presse américaine. Mais l’invective téléphonique peut-elle suffire à faire plier un homme pour lequel la croisade libanaise revêt des enjeux idéologiques et personnels d’une autre importance ?

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