« Avec la canicule, les corps sont à bout »
Aide-soignante depuis plus de vingt ans, Mélanie*, est aujourd’hui agent de chambre mortuaire dans une clinique privée en région parisienne. À 52 ans, elle a connu les canicules de 2003 et 2026, entre système D et adaptation poussive.
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© Ed JONES / AFP
Le prénom a été changé.
J’ai relativement peu souffert de la chaleur au travail lors de la dernière canicule puisque je suis agent de chambre mortuaire. En effet, en France, depuis 2001, les chambres mortuaires doivent être obligatoirement climatisées. La salle de présentation aux familles est, par exemple, rafraîchie si sa température dépasse 17 °C, grâce à un dispositif de réfrigération du corps ou du local. Quant aux cellules réfrigérées, qui servent à conserver les corps, elles sont réglées entre 0 °C et +5 °C. Nous avons néanmoins évité de peu un drame au début de la canicule. L’une des deux cellules réfrigérantes est tombée en panne en raison de la chaleur. Elle est montée à 22 °C.
Les équipes techniques ont été immédiatement dépêchées sur place. Elles ont réussi à réparer le moteur, mais il y avait un risque que cela se reproduise. La direction a installé un barnum sur le toit, juste au-dessus du moteur. Ce dernier a été arrosé manuellement toutes les deux heures afin d’être refroidi. Ailleurs, dans certains services, la situation a été catastrophique.
Là où je travaille, il y a des bâtiments qui datent des années 1970. Ce sont de véritables passoires thermiques qui n’ont jamais été rénovées. Dans certaines chambres, les températures sont montées jusqu’à 45 °C. Au pic de la canicule, la direction s’est interrogée sur le fait de déplacer l’ensemble des patients et des équipes médicales dans les bâtiments plus récents, disposant d’air réfrigéré. Cela n’a finalement pas eu lieu.
La direction a alors mis des couvertures de survie aux fenêtres. Elle a aussi acheté des climatiseurs mobiles ainsi que des ventilateurs qu’elle a installés dans les salles de soins et de pause. Par ailleurs, la climatisation de la cantine est tombée en panne. Des paniers repas ont été distribués. Les soignants ont été invités à manger dans les salles de pause climatisées.
Cette canicule a été très différente de celle que j’ai vécue en 2003.
Paradoxalement, nous n’avons pas eu beaucoup de décès lors de la canicule. Nous commençons tout juste à en ressentir les effets. J’ai, par exemple, eu trois décès le dernier week-end avant la fin de la canicule. Ces derniers concernent principalement des patients âgés ou ayant des difficultés respiratoires. Je pense que nous devrions en avoir davantage dans les prochaines semaines car, avec la chaleur, les corps sont à bout.
Cette canicule a été très différente de celle que j’ai vécue en 2003. J’étais, à l’époque, aide-soignante en réanimation polyvalente à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil. À ce moment-là, nous n’avions pas d’air réfrigéré, encore moins de climatiseur mobile ou de ventilateur. La température montait facilement jusqu’à 40 °C. La réanimation, qui disposait de grandes baies vitrées, était exposée plein sud.
Il était impossible d’ouvrir les fenêtres, qui étaient bloquées afin de prévenir les risques de suicide. Il était donc impossible d’aérer. Au bout du septième jour de canicule, la direction nous a installé des ventilateurs que nous avons dû monter nous-mêmes. Ces derniers brassaient principalement de l’air chaud.
Les fenêtres ont fini par être ouvertes. Cela restait cependant insuffisant puisque l’ouverture ne laissait filtrer que très peu d’air. Lorsque la canicule s’est déclenchée, nous avions fermé onze lits. Cette fermeture estivale avait libéré deux aides-soignantes et deux infirmières pour qu’elles puissent prendre leurs congés d’été. Cela permettait également aux équipes techniques d’en profiter pour repeindre les murs et refaire le sol.
Or, nous avions beaucoup de décès, environ trois par jour. C’était énorme. Trois jours avant la fin de la canicule, nous avons dû rouvrir les lits en urgence. Nous avons réinstallé tous les équipements dans les chambres en pleine chaleur. Le lendemain, je me suis réveillée avec une torsion musculaire dans le dos. Comme on ne pouvait pas s’arrêter en raison du plan blanc, j’ai dû continuer à travailler.
Ce sont les machines à glaçons qui nous ont aidés à survivre à la chaleur.
Ce sont les machines à glaçons qui nous ont aidés à survivre à la chaleur. Celles-ci étaient utilisées pour effectuer des protocoles avec certains patients. Pour éviter les nécroses cardiaques, il fallait mouiller des parties de leur corps toutes les deux heures. Nous avions rempli plusieurs bassines d’eau glacée dans lesquelles nous trempions nos pieds. C’était le seul moyen un peu efficace de nous rafraîchir.
Nous buvions également du thé glacé dans des bouteilles que nous mettions dans des bassines de glaçons. Je me souviens que nous étions très fatigués car les nuits étaient tropicales. Nous étions une équipe très soudée. On adorait notre travail en dépit des conditions difficiles.
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