« Ils tirent avec le fusil partout » : Michèle, enfermée en Libye avec son fils, témoigne
Les récits de personnes détenues en Libye sont rares. Michèle, dont le propos a été anonymisé, raconte ses conditions de détention, le racisme et la violence du quotidien. Elle espère traverser la Méditerranée prochainement.
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© Mahmud TURKIA / AFP
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Un nom d’usage a été utilisé pour protéger la personne qui nous livre son témoignage.
La vie dans la prison c’est vraiment horrible. On était des centaines, deux cent, trois cents dans la cellule. À l’intérieur, il fait très chaud. Il n’y a pas de fenêtre. Il y a une sale odeur qui vous prend, je ne sais pas comment qualifier ça. Les gardiens, ils mettent des somnifères dans la nourriture. Ça rend malade. Mon fils de neuf mois est tombé gravement malade. Les gardiens, avec eux, c’est la merde. Ils ont des fusils, ils font peur. Ils tirent avec le fusil partout. Si la balle te touche, c’est toi qui saigne, c’est toi qui meurs, c’est pas leur problème.
Les gardiens, ils prennent nos frères noirs. C’est eux qui font les intermédiaires. Les frères noirs, ils prennent un pourcentage. Parce que quand ils te mettent en prison, tu dois payer de l’argent pour sortir et c’est eux qui disent combien tu dois payer pour sortir. Et eux, ils font l’intermédiaire entre nous et les gardiens de la prison parce que eux ils parlent français. Si tu as assez d’argent pour sortir, ils te mettent dans un taxi jusqu’à une certaine destination que tu ne connais pas.
Ensuite, si tu n’as pas de téléphone, c’est difficile. Parce que quand ils vous emmènent dans la prison, on vous fouille. Ils prennent nos téléphones car ils ont peur qu’on filme pour mettre tout sur les réseaux sociaux. Moi, j’ai pu garder mon téléphone en le cachant dans la couche de mon enfant. Ça m’a sauvée. Quand tu as de l’argent, tu peux négocier de la nourriture avec les gardiens. Certains dans la prison, ils vont te frapper si tu partages pas la nourriture. Si tu t’entends bien, tu partages la nourriture. Avec certains, c’est autre chose. Ils ne savent pas ce que c’est le partage.
« Même en marchant dans la rue j’ai peur »
Je fais des cauchemars. Quand tu penses à ce qui s’est passé dans la prison, tu ne peux pas oublier ça. Tu penses à ce qui s’est passé. La nourriture, c’est des somnifères, je ne sais pas comment le qualifier. Tout le monde dans la prison est malade. Les enfants, les grandes personnes. Tu as mal à la gorge, tu peux pas avaler ta salive. Ton corps te démange. Je sais pas quel genre de poison ils mettent dans la nourriture.
C’est la merde. Les toilettes sont bouchées. Vous dormez dans votre merde. C’est difficile de respirer. Il y a des fois, quand ils sont de mauvaise humeur, les gardiens vous font sortir pour vous mettre sous le soleil. Et le soleil vous tape, une heure, deux heures, trois heures. Quand tu retournes dans la cellule, tu as des vertiges, des maux de tête. Il y a des gens qui font des mois là-bas, car ils ont pas les moyens de sortir.
Ils prennent nos téléphones car ils ont peur qu’on filme pour mettre tout sur les réseaux sociaux.
Mon fils, quand on est sortis, il était toujours malade. On est allés à l’hôpital, on lui a prescrit des médicaments. Maintenant il a récupéré. J’ai vraiment peur. Même en marchant dans la rue j’ai peur. Je sors difficilement. C’est mon mari qui sort, il achète tout. J’ai peur que dans la rue on m’attrape. Je veux plus me retrouver dans ça. Ça fait plusieurs mois, un an je crois, qu’on est en Libye. On espère arriver en Europe. Y a du racisme entre les Libyens et les noirs. C’est la haine entre eux et toi. Ils veulent nous voir misérables ici. Ils veulent qu’on soit sous leurs pieds.
J’ai entendu que l’OIM [Organisation internationale pour les migrations, NDLR] donnait de l’argent pour donner des habits et des couvertures en prison. Mais moi, j’ai pas vu ça en prison. La vie ici n’est vraiment pas facile. On n’est pas en paix pas en sécurité pas en bonne santé. C’est une vie de risque. Même dans nos maisons, on n’est pas tranquilles. On se dit : « Est ce que la police ne va pas venir chez nous pour nous prendre ? » Si mon fils grandit dans ça, c’est pas bon.
Pour avoir de l’argent, on se débrouille dans les travaux ménagers. Je travaille en tant que femme de ménage dans une maison chez un Arabe. Les travaux ici, c’est pas facile, il faut avoir le cœur dans la grâce pour le supporter. C’est presque de l’esclavage. Ils nous font vivre dans leur maison. On peut pas rester. Mais faut de l’argent pour avancer et on est obligés de supporter tout ça pour pouvoir gagner de l’argent. Il faut beaucoup d’argent pour passer en Europe.
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