« Ma mère a enterré son fils seule à Gaza »

Ayman Mghames est l’un des seuls rappeurs de la bande de Gaza. En janvier 2025, il est arrivé en France grâce au programme Pause, qui accueille les scientifiques et les artistes menacés. Lundi 29 juin, son frère Ahmed est mort à Gaza.

• 21 juillet 2026
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« Ma mère a enterré son fils seule à Gaza »
Un jeune garçon palestinien se fraye un chemin à travers les décombres près d'un camp de déplacés à Nuseirat, dans le centre de la bande de Gaza, le 28 juin 2026.
© Eyad Baba / AFP

Je m’appelle Ayman Mghames. Je suis un rappeur palestinien originaire de Gaza, je vis actuellement en France, à Angers.
Ma mère et mon frère étaient bloqués à Gaza tandis que j’étais ici, à des milliers de kilomètres, essayant désespérément de le sauver.
Pendant des mois, j’ai frappé à toutes les portes que je pouvais trouver.
D’un médecin à l’autre.
D’un hôpital à l’autre.
D’un rapport médical à l’autre.
D’un examen à l’autre.
Chaque jour, il y avait une nouvelle requête.
Un nouveau document.
Un nouvel examen.
Une nouvelle signature.
Un nouveau cachet.
Pendant ce temps, mon frère perdait du poids, perdait
ses forces et perdait un temps précieux.
Les gens pensent que les patients meurent à cause
de la maladie.
Parfois, ils meurent parce qu’ils sont contraints d’attendre.
Ils attendent une autorisation.
Ils attendent une réponse.
Ils attendent une orientation vers un spécialiste.
Ils attendent une chance.
Et pendant qu’ils attendent, la vie quitte silencieusement
leur corps.
J’ai envoyé des rapports médicaux.
J’ai envoyé des scanners.
J’ai envoyé des analyses de sang.
J’ai expliqué son état, encore et encore.
J’ai supplié.
J’ai espéré.
J’ai prié.
Mais rien n’est arrivé à temps.
Lundi 29 juin, j’ai perdu mon frère. Il avait 37 ans.
Je l’ai perdu avant d’avoir pu le voir une dernière fois.
Je l’ai perdu avant d’avoir pu lui tenir la main.
Je l’ai perdu avant d’avoir pu le mettre en sécurité.
Je l’ai perdu avant d’avoir pu lui procurer le traitement dont
il avait désespérément besoin.
Comment faire le deuil de mon frère alors que j’étais censé vieillir à ses côtés ?
Comment accepter qu’il soit parti avant moi ?
Comment vivre avec cette réalité : je n’ai pas pu porter
son cercueil, laver son corps, ni lui dire adieu ?
Ma mère a enterré son fils seule à Gaza.
SEULE.
Aucune mère ne devrait jamais avoir à vivre cela.
Et aucun fils ne devrait être contraint d’assister à tout
ça depuis un autre pays, sans pouvoir la joindre, la serrer
dans ses bras, essuyer ses larmes.
Depuis hier, je ne pleure pas seulement mon frère.
Je pleure aussi ma mère.
Car elle se retrouve désormais seule, le cœur brisé, enfermée dans la perte, la guerre et les souvenirs.
La vérité, c’est qu’une partie de moi aimerait pouvoir porter
sa douleur à sa place.
Une partie de moi aimerait pouvoir échanger ma place avec celle de mon frère si cela pouvait lui épargner de souffrir ainsi.
Une partie de moi meurt chaque jour en sachant qu’elle est là-bas et que je suis ici.
Impuissant.
Désemparé.
Brisé.
Les gens me demandent quelle preuve de plus il fallait pour montrer que mon frère avait besoin d’un traitement d’urgence.
Je n’ai plus de réponse.
Il n’y a plus de rapports médicaux à envoyer.
Plus de scanners.
Plus d’analyses de sang.
Plus de paperasse.
Aujourd’hui, tout ce qui me reste, c’est un certificat
de décès et un cœur rempli de regrets.
Je ne comprends pas le sens de ce qui s’est passé.
Mais j’éprouve du réconfort à la pensée que mon frère
est désormais auprès de Dieu.
Et qu’il est avec mon père [assassiné par Israël en 2007].
S’il te plaît, dis-lui qu’il me manque aussi.
Dis-lui que j’essaie de rester fort.
Dis-lui que je prends soin de notre famille du mieux que je peux.
Jusqu’au jour où nous nous retrouverons.
Que Dieu ait pitié de toi, mon frère.
Qu’Il te pardonne.
Qu’Il t’accorde le Paradis.
Et qu’Il donne de la force à la mère que tu as laissée derrière toi, ainsi qu’au frère qui portera ton souvenir pour le reste
de sa vie.
Nous appartenons à Dieu et c’est vers Lui que nous retournerons.

Ahmed, mort le 28 juin dernier faute de soins. (Photo : DR.)
Wafaa, la mère d’Ahmed enlace sa dépouille dans une morgue de Gaza le 28 juin dernier. (Photo : DR.)
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