Violences policières : « Plus aucun prénom ne devrait devenir un symbole »

Nabil était présent à l’une des premières marches organisées par le Comité Adama en hommage à Adama Traoré, tué par les gendarmes le 16 juillet 2016. Il raconte son expérience et la manière dont il perçoit la récurrence systémique des violences policières.

• 17 juillet 2026
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Violences policières : « Plus aucun prénom ne devrait devenir un symbole »
Rassemblement en mémoire d'Adama Traoré et des victimes des violences policières, en juillet 2023, à Paris.
© Maxime Sirvins

Il y a des dates que nous ne célébrons pas. Nous les portons comme une cicatrice. Le 19 juillet en fait partie. Il y a dix ans, nous marchions pour qu’Adama soit le dernier. En réalité, nous marchions déjà après tant d’autres. Et dix ans plus tard, nous marchons encore pour empêcher qu’un autre prénom ne vienne s’ajouter à la liste.

Je n’étais pas venu parce que je connaissais Adama Traoré. J’étais venu parce que cette histoire faisait écho à tant d’autres que j’avais déjà croisées. Parce que j’avais grandi dans un quartier populaire du nord-est de la France où la défiance envers les institutions ne s’apprenait pas dans les livres mais dans le quotidien. Parce que, comme beaucoup d’autres, j’avais connu les contrôles d’identité répétés, les discriminations ordinaires et normaliser des situations inacceptables. J’étais venu parce qu’un sentiment de tristesse et d’impuissance ne me quittait plus. Parce que je refusais qu’une mort devienne une polémique de plus. Parce que j’avais besoin de retrouver d’autres personnes animées par la même exigence de justice.

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Lorsque je suis arrivé lors de cette marche de novembre 2016, j’ai vu des pancartes se lever. J’ai entendu des conversations s’interrompre lorsque les prises de parole commençaient. J’ai vu des inconnus échanger quelques mots, se regarder, se saluer d’un simple signe de tête, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Je me suis mêlé à la foule avec une sensation étrange : je ne connaissais presque personne et pourtant je ne m’étais jamais senti aussi proche d’eux.

Nous demandions simplement qu’une vie soit considérée avec la même valeur, la même exigence de vérité que toutes les autres.

Je me souviens surtout des regards. Ils disaient la tristesse, la colère, l’incompréhension. Mais ils portaient aussi une immense dignité. Personne ne demandait un privilège. Personne ne réclamait un traitement particulier. Nous demandions simplement qu’une vie soit considérée avec la même valeur, la même exigence de vérité que toutes les autres. Je me souviens aussi du silence. Celui qui précédait chaque minute de recueillement. Puis une voix s’élevait : « Justice pour Adama ! » Et des milliers d’autres lui répondaient dont la mienne.

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Vérité et justice

Chaque pas sur le bitume portait la même espérance : que le bruit de nos pas puisse être emporté par le bruit de la vérité. Dix ans plus tard, sa famille continue de demander ce qui, dans une démocratie, devrait aller de soi : la vérité et la justice. Le plus terrible n’est pas seulement la répétition des drames. C’est la répétition du déni. À chaque affaire, la même mécanique se remet en marche. La suspicion précède la compassion. Le passé de la victime est disséqué avant les circonstances de sa mort. Les proches doivent répondre aux soupçons alors qu’ils devraient pouvoir vivre leur deuil. Le deuil devrait être un temps de silence. Trop souvent, il devient un temps de justification.

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Avant Adama, il y avait Malik Oussekine, Makomé M’Bowolé, Zyed Benna, Bouna Traoré, Lamine Dieng. Après Adama, il y a eu Cédric Chouviat, Souheil El Khaloufi, Adam B, Olivio Gomes, Nahel Merzouk et tant d’autres. Paix à leurs âmes. Chaque génération espère être la dernière à apprendre un nouveau prénom. Puis un autre s’ajoute à la liste. Comme si notre mémoire était condamnée à s’écrire dans les avis de décès.

On demande souvent aux quartiers de faire confiance aux institutions. Mais la confiance ne se décrète pas. Elle se construit.

Mais les familles, elles, continuent d’attendre. Elles attendent que la justice avance. Elles attendent que les institutions reconnaissent leurs failles. Elles attendent surtout que leurs proches soient considérés avec la même dignité que toutes les autres victimes. Car c’est peut-être cela qui blesse le plus. Le sentiment que toutes les vies ne provoquent pas la même émotion. Que certaines victimes sont immédiatement pleurées quand d’autres doivent d’abord être défendues. Que la couleur de peau, le quartier où l’on grandit ou le nom que l’on porte continuent de peser sur la manière dont notre société traite certaines victimes et hiérarchise certaines douleurs.

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On demande souvent aux quartiers de faire confiance aux institutions. Mais la confiance ne se décrète pas. Elle se construit par l’égalité de traitement. Par une justice indépendante. Par une parole publique capable de reconnaître ses failles. Sans cela, chaque nouvelle affaire creuse un peu plus la fracture. Une démocratie ne devrait jamais fabriquer des prénoms que l’on apprend dans les manifestations. Elle devrait fabriquer de la confiance.

Nommer le racisme systémique

Voilà ce que beaucoup refusent encore de nommer : le racisme systémique. Non pas une accusation contre chaque policier, mais le constat que, décennie après décennie, les mêmes populations continuent d’être confrontées de manière disproportionnée aux mêmes mécanismes de suspicion, de contrôle et, trop souvent, à un usage de la force aux conséquences irréversibles. Nommer cette réalité ne fragilise pas notre démocratie. C’est le refus de la regarder qui la fragilise. À l’heure où j’écris ces lignes, l’Assemblée nationale vient d’adopter une proposition de loi instaurant une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre. Je m’y oppose.

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Depuis la réforme de 2017 sur l’usage des armes, les tirs mortels de policiers visant des personnes à bord d’un véhicule ont été multipliés par cinq. Ce chiffre devrait nous imposer la prudence, pas nous conduire à affaiblir davantage le contrôle de l’usage de la force. Lorsqu’un État élargit le pouvoir de contraindre, il doit renforcer les garanties qui permettent d’en contrôler l’exercice. Pas l’inverse. Nous vivons une époque où la parole raciste se libère, où les discours de haine se banalisent et où l’extrême droite est plus proche du pouvoir qu’elle ne l’a été depuis des décennies. Dans un tel contexte, continuer de détourner le regard n’est plus une option.

Aucune démocratie ne devrait obliger les mêmes familles à manifester, génération après génération, pour obtenir ce qui devrait aller de soi.

Aucune démocratie ne devrait obliger les mêmes familles à manifester, génération après génération, pour obtenir ce qui devrait aller de soi : la vérité, la justice et la dignité. À toutes les familles qui continuent de transformer leur douleur en courage, je veux dire que votre combat dépasse désormais vos histoires personnelles. Il nous oblige collectivement. On parle souvent des luttes de chaque génération. Pourtant, elles ne commencent jamais avec nous. Elles nous précèdent et nous traversent. Elles racontent une même exigence de justice qui se transmet de génération en génération.

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Nos arrières grands-parents ont ouvert les chemins, nos grands-parents ont pavé la France, nos parents nous ont ouvert la voie pour nous permettre de porter nos voix. Quand certains héritent d’un capital social, économique ou culturel, d’autres héritent d’un capital de souffrance, de résilience et de survie. Il est temps que notre mémoire cesse de s’écrire dans les avis de décès. Pour qu’un jour, plus aucun prénom n’ait besoin de devenir un symbole.

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Carte blanche

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