Engagement populaire : la relève est déjà là
Sanaa Saitouli (Banlieues Climat) revient sur l’émergence de nouvelles personnalités politiques issues des quartiers populaires, héritières de décennies de luttes souvent ignorées. À l’approche de 2027, ces voix sont indispensables. Elles reflètent celles d’habitants concernés et conscients des enjeux sociaux, écologiques et démocratiques qui traversent aujourd’hui le pays.
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© Banlieues Climat
Pendant longtemps, les quartiers populaires ont été racontés par d’autres. Comme des territoires à problèmes, à surveiller, à réparer, à reconquérir électoralement. Rarement comme des espaces politiques capables de produire de la pensée, des luttes, des alternatives ou des formes puissantes d’organisation collective. Et pourtant, ce qui émerge aujourd’hui dans le paysage politique français n’est pas une génération sortie de nulle part.
Avant les nouvelles figures politiques issues des quartiers populaires, les maires, les élus, les candidates, les militants associatifs aujourd’hui mis en lumière, il y a eu des décennies de luttes souvent invisibilisées. Des combats menés dans l’indifférence générale, parfois même dans l’hostilité.
Il y a eu les marches pour l’égalité. Les luttes contre les violences policières. Les associations de quartier. Les éducateurs de rue. Les femmes qui organisaient déjà les solidarités du quotidien sans attendre les institutions. Les premières listes citoyennes qui tentaient de réinventer une autre manière de faire de la politique depuis les territoires populaires.
Des mouvements comme le Mouvement de l’immigration et des banlieues ont porté très tôt des paroles politiques fortes sur le racisme, les discriminations, la représentation et la dignité des habitants des quartiers populaires. Cette histoire-là est essentielle. Parce qu’elle rappelle que ce que certains découvrent aujourd’hui comme une « nouvelle vague » est en réalité le résultat d’un immense travail politique, social et associatif mené depuis des décennies par des habitants qui ont refusé de disparaître politiquement.
Les dernières élections municipales ont marqué une rupture symbolique forte. Des maires issus des quartiers populaires ont émergé ou se sont imposés comme de nouvelles figures politiques locales. Leur présence change profondément le regard porté sur la représentation politique. Elle envoie aussi un message puissant à toute une génération qui, jusque-là, ne se voyait jamais dans les lieux de pouvoir.
À l’approche de 2027, ces nouvelles personnalités auront un rôle majeur à jouer. Parce qu’elles viennent de nos quartiers populaires, parce qu’elles en connaissent les fractures, les difficultés du quotidien, mais aussi les solidarités, les talents, les réussites et les solutions, elles portent une parole différente. Une parole ancrée dans le réel, loin des discours déconnectés et des réponses toutes faites.
Elles auront la responsabilité de démontrer qu’il existe une autre manière de faire de la politique : une politique de proximité, capable de transformer l’expérience vécue en solutions concrètes, construites à partir de nos territoires, de nos parcours, de nos réussites comme de nos échecs.
Car derrière ces nouveaux maires, il y a une génération entière qui veut ne plus simplement être entendue, mais participer pleinement aux décisions qui concernent son avenir. Elle refuse d’être réduite à des statistiques, à des clichés ou à des périphéries politiques, et veut désormais prendre toute sa place dans la construction du pays. 2027 ne pourra pas se penser sans ces voix nouvelles. Elles seront indispensables pour réconcilier une partie des Français avec la démocratie, redonner confiance dans l’action publique et faire émerger des réponses à la hauteur des fractures sociales, démocratiques et territoriales que traverse notre pays.
Une immense soif de renouvellement démocratique
C’est aussi dans cette histoire collective que s’inscrit mon propre parcours. Je repense à cette femme issue d’un quartier populaire élue en 2014 dans sa commune. Pour la première fois, je pouvais observer la politique de l’intérieur, voir ce qu’elle devient lorsqu’elle est portée par celles et ceux qu’on entend rarement. Au fil de son mandat, je découvre aussi les angles morts du système. Les promesses faites aux habitants, les décisions prises sans eux, les mécanismes de pouvoir. Alors je décide de reconstruire un mouvement citoyen « Cergy Demain ».
Derrière l’écologie populaire, il y a aussi une bataille pour la dignité, la mémoire et la reconnaissance.
Puis je me présente aux municipales de 2020, aux départementales de 2021 et aux législatives de 2022. Et là, une autre réalité apparaît. Celle des campagnes quand on n’est soutenu ni par un grand parti, ni par des réseaux puissants, ni par des moyens financiers importants. Une politique où il faut constamment prouver sa légitimité. Où certaines candidatures issues des quartiers populaires restent tolérées tant qu’elles ne deviennent pas réellement crédibles.
Je me souviens aussi des regards parfois condescendants. Des réunions où il fallait parler deux fois plus fort pour être entendue. Des moments où certains pensaient qu’une femme issue d’un quartier populaire ne pouvait pas porter une vision politique sérieuse sur l’écologie, la démocratie ou l’avenir des territoires. Et pourtant, sur le terrain, une autre réalité apparaissait. Je me souviens de ces portes frappées dans les halls d’immeuble, de ces discussions tard le soir avec des mères de famille épuisées mais lucides sur l’état du pays.
Je me souviens de ces jeunes qui nous disaient ne plus croire à la politique mais qui restaient des heures à discuter dès lors qu’on parlait enfin de leurs réalités concrètes : le logement, les discriminations, les transports, la santé, la pollution, la précarité, l’avenir. Parce qu’au fond, les habitants des quartiers populaires n’ont jamais été dépolitisés. Ils ont surtout été abandonnés, caricaturés ou invisibilisés. Mais ces expériences ont aussi révélé une immense soif de représentation, de dignité et de renouvellement démocratique. Une même attente s’exprimait avec force : « Enfin, quelqu’un qui nous ressemble et qui parle de nos réalités. »
Une bataille pour la dignité
Dans ces territoires, les solidarités existent depuis toujours. Elles n’ont pas attendu les institutions pour se mettre en mouvement. Les associations, les collectifs, les éducateurs, les mamans, les habitants ont souvent tenu des quartiers entiers à bout de bras dans l’indifférence générale.
C’est précisément dans ces espaces qu’est née Banlieues Climat. D’un constat simple : l’écologie ne peut pas être pensée sans justice sociale. Parce que dans nos quartiers les questions climatiques ne sont jamais abstraites. Elles parlent de logements mal isolés, de pollution de l’air, de santé, d’alimentation, de mobilité, de précarité énergétique, d’enfants qui grandissent à proximité des axes routiers ou des industries polluantes.
Très vite, nous avons compris qu’il fallait reconstruire des espaces de transmission et de dignité. Former des jeunes, accompagner des mamans, créer des lieux où les habitants deviennent eux-mêmes des formateurs, des organisateurs, des élus parfois. Banlieues Climat participe aussi de cette dynamique plus large en train d’advenir dans le pays. Je pense aux Mamans pour le climat. À ces femmes à qui l’on a souvent fait croire qu’elles n’étaient pas légitimes pour parler d’écologie, de politique ou de démocratie. Et pourtant, ce sont elles qui tiennent les familles, les quartiers, les solidarités du quotidien.
Les voir aujourd’hui prendre la parole, animer des formations, transmettre à d’autres femmes, reprendre confiance en elles, est probablement l’un des plus grands bouleversements politiques que nous vivons. Je repense notamment à une campagne portée avec les Mamans pour le climat autour du thon servi dans certaines cantines scolaires. Derrière ce sujet qui pourrait paraître anodin, il y avait en réalité des enjeux sanitaires, écologiques et sociaux majeurs : exposition au mercure, qualité de l’alimentation dans les quartiers populaires, accès à une nourriture saine pour tous les enfants.
Ce combat est né d’échanges simples avec des mères de famille. Des femmes qu’on présente rarement comme des expertes des questions climatiques ou de santé publique, alors même qu’elles observent au quotidien les conséquences concrètes des inégalités environnementales sur leurs enfants. À partir de cette mobilisation, nous avons réussi à interpeller plusieurs collectivités territoriales et à ouvrir un débat public sur l’alimentation, la santé et la justice environnementale. Ce type de campagne dit quelque chose d’essentiel : les habitants des quartiers populaires ne sont pas uniquement des publics à sensibiliser.
Ils sont capables de produire de l’expertise, de porter des propositions et d’influencer les politiques publiques.
Car derrière l’écologie populaire, il y a aussi une bataille pour la dignité, la mémoire et la reconnaissance. L’extrême droite prospère sur la peur, la division et le rejet de l’autre. Elle s’oppose frontalement à des valeurs fondamentales comme l’écologie, le féminisme, l’antiracisme ou encore les solidarités collectives. Elle cherche à opposer les territoires entre eux, les ruraux aux habitants des quartiers populaires, les pauvres entre eux, alors même qu’ils vivent souvent les mêmes formes d’abandon et les mêmes inégalités environnementales.
À l’inverse, nous essayons modestement de construire autre chose. Ces dernières années, j’ai vu des jeunes devenir formateurs. Des mamans reprendre confiance en elles et transmettre à leur tour. Des habitants qui pensaient ne jamais avoir leur place dans les espaces politiques devenir aujourd’hui des élus, des responsables associatifs, des porte-parole de leurs territoires.
Nous sommes peut-être à un moment charnière de notre histoire démocratique. Soit nous continuons à reléguer les quartiers populaires aux marges du débat public et des décisions politiques. Soit nous reconnaissons enfin qu’ils sont déjà au cœur des grandes transformations démocratiques, sociales et écologiques qui façonnent l’avenir de notre pays. Partout en France, une génération est déjà en train de se lever. Mais elle ne se lève pas seule. Elle marche dans les pas de toutes celles et ceux qui, avant elle, ont refusé le silence.
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