Loi RIPOST ou rempart au vivre-ensemble ?
Propositions de loi, mission sénatoriale… Les free parties sont, depuis quelques années, pointées du doigt dans le monde politique. Kevin Ringeval, producteur de spectacle et activiste culturel, réagit au projet de loi RIPOST.

À mesure que les équilibres politiques se déplacent et que les discours sécuritaires gagnent du terrain, une question demeure : qu’adviendra-t-il des contre-cultures ?
Les contre-cultures ne sont pas de simples loisirs ou des esthétiques marginales. Elles sont des espaces de création, d’expérimentation et parfois de contestation. Elles permettent à des individus de se rencontrer, d’inventer d’autres manières de vivre, de penser et de faire société.
Historiquement, les mouvements autoritaires se sont toujours méfiés de ces espaces de liberté. Non parce qu’ils représentent une menace électorale, mais parce qu’ils échappent aux normes, aux récits dominants et aux cadres imposés. Les artistes indépendants, les lieux alternatifs, les cultures urbaines, les mouvements associatifs, les pratiques festives ou encore les médias libres constituent autant de foyers d’autonomie qui résistent à l’uniformisation.
Lorsque la peur devient un moteur politique, les contre-cultures sont souvent parmi les premières à être fragilisées. Les restrictions administratives se multiplient, les financements se raréfient, les espaces d’expression sont davantage contrôlés et les formes d’organisation collective sont regardées avec suspicion.
Pourtant, une société sans contre-culture est une société qui s’appauvrit. Elle perd de sa capacité à se remettre en question, à imaginer d’autres horizons, à accueillir les singularités et les dissidences. Elle devient plus prévisible, mais aussi plus fragile.
La question n’est donc pas seulement de savoir quel gouvernement dirigera demain le pays. Elle est aussi de savoir quelle place nous voulons accorder à celles et ceux qui créent en marge, qui expérimentent, qui dérangent parfois, mais qui participent pleinement à la vitalité démocratique.
À travers le projet de loi RIPOST, un arsenal réglementaire inédit pourrait être mis en place à l’encontre des fêtes libres, dites « free parties ». Mais ce texte va bien au-delà : il rassemble dans une même logique répressive des réalités pourtant très différentes – rodéos urbains, consommation de protoxyde d’azote, violences dans les stades, mortiers d’artifice… En les réunissant sous une même bannière de « troubles à l’ordre public », le gouvernement fait le choix d’un vaste dispositif sécuritaire où la réponse pénale devient le principal dénominateur commun.
Deux poids, deux mesures
Il est désormais courant que certaines victoires sportives donnent lieu à des rassemblements spontanés qui dégénèrent en dégradations dans l’espace public. Les coûts liés au déploiement des forces de l’ordre, aux dégâts causés aux commerces et au mobilier urbain sont considérables. Ces rassemblements, parce qu’ils sont anticipés et encadrés par les pouvoirs publics, mobilisent des moyens humains et financiers très importants. Cela interroge : où se situe la responsabilité de l’organisation de ces événements et qui en assume réellement le coût ?
À l’inverse, lorsqu’il est question des fêtes libres, de quoi parle-t-on réellement ? Le plus souvent, de quelques nuisances sonores et, parfois, d’un terrain agricole temporairement dégradé le temps d’un week-end. Sans nier les conséquences qu’elles peuvent engendrer, leur impact paraît sans commune mesure avec celui d’autres rassemblements de masse, pourtant « organisés » par les pouvoirs publics.
Lorsque la peur devient un moteur politique, les contre-cultures sont souvent parmi les premières à être fragilisées.
L’idée n’est pas de nier les dommages que peuvent occasionner les free parties, mais de rappeler qu’une politique fondée sur le dialogue, la concertation avec les organisateurs et la mise en place de dispositifs de prévention adaptés et dotés convenablement financièrement aurait sans doute permis, depuis trente ans, de faire évoluer les pratiques et de renforcer la responsabilité des acteurs concernés, plutôt que de répondre principalement par le durcissement de la répression.
Le projet de loi « Ripost », élaboré sans concertation avec les associations d’élus, prévoit un durcissement majeur de la législation sur les rave-parties. L’organisation d’un rassemblement musical non déclaré, mal déclaré ou interdit par le préfet deviendrait un délit, passible de 2 ans de prison et 30 000 € d’amende, avec des peines complémentaires comme la saisie du matériel de sonorisation et le retrait du permis de conduire. La simple participation à une rave-party illégale pourrait également être sanctionnée de 6 mois de prison et 7 500 € d’amende.
Cette évolution interroge. Dans une société qui nous pousse chaque jour davantage vers l’individualisme, la performance et le repli sur soi, comment peut-on envisager de faire disparaître ces espaces de rencontre et de partage qui demeurent pourtant essentiels ?
Bien sûr, toute pratique collective doit pouvoir s’inscrire dans un cadre garantissant la sécurité de chacun. Mais la réponse à ces enjeux peut-elle se résumer à une logique de restriction toujours plus forte ?
À l’heure où l’isolement social progresse, où les indicateurs de souffrance psychologique ne cessent d’alerter, il semble nécessaire de s’interroger sur ce qui fait encore lien dans nos sociétés. Vivre ensemble, rencontrer l’autre, partager des moments collectifs, découvrir des univers différents des siens : voilà des expériences qui participent profondément à l’équilibre individuel et collectif.
Une société ne se construit pas uniquement autour de règles et de contrôles. Elle se construit aussi autour de ses espaces de liberté, de création et de rencontre. Fragiliser ces espaces, c’est prendre le risque d’accentuer encore davantage le sentiment d’isolement qui traverse déjà une partie de la population.
Le lien humain demeure l’un des remparts les plus efficaces contre le mal-être, la défiance et le repli sur soi. Défendre les espaces où l’on se rassemble, où l’on échange et où l’on fait communauté ne devrait pas être considéré comme un sujet secondaire, mais comme un enjeu de société majeur.
Et si demain le RN ?
Dans ce contexte, l’arrivée possible au pouvoir du Rassemblement national soulève de nombreuses interrogations pour les acteurs des contre-cultures. Historiquement, le RN a défendu des positions particulièrement fermes sur les questions d’ordre public, de sécurité, d’occupation des terrains, de nuisances et de respect de la propriété privée. Ces orientations le placent parmi les formations politiques les plus favorables à un encadrement très strict, voire à une répression renforcée, des rassemblements festifs non institutionnels.
Cette approche s’inscrit dans une histoire plus large. Dès les années 2000, plusieurs responsables de droite soutenaient déjà un durcissement de la législation concernant les rave parties et les free parties. L’amendement Mariani de 2001 a notamment marqué un tournant important dans la manière dont l’État encadre ces événements.
Au-delà de la question des free parties, c’est finalement la place accordée aux formes d’organisation autonomes, aux espaces alternatifs et aux cultures indépendantes qui est posée. Une démocratie vivante ne se résume pas à ses institutions. Elle se nourrit aussi de ses marges, de ses expérimentations, de ses lieux de rencontre et de ses imaginaires.
À l’aube d’un basculement potentiel, défendre les contre-cultures, c’est défendre la possibilité même de la diversité, de l’invention et de la liberté.
Des contributions pour alimenter le débat, au sein de la gauche ou plus largement, et pour donner de l’écho à des mobilisations. Ces textes ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction.
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