Marié·es par amitié : la nouvelle désobéissance intime
Les actes politiques se jouent aussi dans la sphère privée, loin des manifestations, des meetings ou des actions coups de poing. Dans une France toujours contaminée par le patriarcat, des ami·es s’unissent pour s’offrir plus de protection et célébrer la force du lien.
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© Sylvain Chaux
Jade est arrivée en avance. Élise est en retard. Lorsque les deux amies se retrouvent dans le café où on les rencontre, l’amitié qui les unit est flagrante. Le doux « Ne t’inquiète pas, on t’attendait » lancé par Jade suffit à percevoir la force du lien entre les deux femmes. Elles ont 27 ans, sont amies depuis l’enfance et se sont pacsées en mars.
« Élise est la personne la plus importante de ma vie. J’avais besoin de le dire et que ce soit reconnu », tient à expliquer Jade. La jeune femme est en couple avec Baptiste, mais elle vit avec Élise. « Mes parents me demandaient toujours comment allait Baptiste, mais moi j’avais envie qu’ils prennent aussi des nouvelles d’Élise. Nous sommes comme un couple classique. »
Un couple loin des normes sociales établies pour officialiser les unions amoureuses, mais aussi protéger un statut social, un confort économique ou, en remontant dans un passé pas si lointain, des propriétés, des terres. « Je l’appelle ma Pacs, raconte Jade. Quand j’explique que c’est ma meilleure amie, d’abord les gens sont un peu interloqués mais, ensuite, leurs réactions sont très positives. C’est tellement puissant de renverser les normes et de saisir les choses dont nous disposons. »
Comme un couple classique encore, Élise et Jade ont acheté deux bagues. « À la mairie, le jour de la signature, je me suis tout de même demandé si on allait devoir s’embrasser pour ne pas avoir à raconter notre vie à l’agent de l’état civil », s’amuse Élise. Mais rien dans le Code civil n’interdit l’union entre ami·es de nationalité française.
Un mouvement discretIl n’existe aucun chiffre sur le nombre de Pacs ou mariages entre ami·es. Impossible de les quantifier : ces unions ne sont pas enregistrées comme telles par les autorités françaises. Ce mouvement de désobéissance intime avance discrètement. Le bouche-à-oreille fait son œuvre lentement. Les histoires des unes – il s’agit en majorité de femmes – inspirent les autres.
« De plus en plus de jeunes inventent de nouvelles formes de famille. Une femme avec un enfant entourée de quelques copains et copines décide de faire famille en tissant des liens affectifs. Ils ne sont ni amants, ni mères, ni pères, et pourtant cette union possède un effet sécurisant et dynamisant », analyse Boris Cyrulnik dans Au saccage des petits bonheurs (Éd. Odile Jacob).
Anne-Laure et Léna sur le parvis de l’hôtel de ville du Havre après leur cérémonie de mariage. (Photo : Sylvain Chaux.)Le neuropsychiatre s’interroge : « Ces ententes familiales au lien léger seront-elles aussi durables que les anciens couples contraints à la solidarité par la loi et les pressions culturelles ? » Ces anciens couples, comme les désignent Boris Cyrulnik, sont pourtant très fragiles. En France, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), près de 45 % des mariages se soldent par un divorce.
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