Non, l’État ne va pas « investir 10 millions d’euros par jour » dans la SNCF

DÉSINTOX. Emmanuel Macron vante un investissement de 35 milliards d’euros sur dix ans pour tenter d’apaiser la colère des cheminots. La réalité est plus complexe.

Erwan Manac'h  • 16 avril 2018
Partager :
Non, l’État ne va pas « investir 10 millions d’euros par jour » dans la SNCF
© Photo : Yann Castanier / Hans Lucas

C’est un élément de langage récurent dans le discours d’Élisabeth Borne, la ministre des Transports qu’Emmanuel Macron qu’a repris Emmanuel Macron dans son interview face à Jean-Pierre Pernaut, jeudi 12 avril :

L’État va investir 10 millions d’euros par jour pendant dix ans pour entretenir les lignes, pour votre sécurité, pour que les trains puissent continuer et arriver à l’heure, avoir des connexions, et que les petites lignes se développent davantage.

Une sacrée somme, que la ministre présente aussi sous la forme d’un investissement de 35 milliards sur dix ans. Elle a toutefois fait tiquer plusieurs élus d’oppositions.

« Je voudrais savoir comment ces 3,5 milliards par an sont gagés, où est-ce qu’ils figurent dans notre budget ? », a questionné Christian Jacob, chef de file des députés LR, ce jeudi en séance plénière à l’Assemblée nationale. Le PS et les Insoumis enfoncent le clou, regrettant que les explications de la ministre, depuis le début du débat, « se résument en une dizaine de phrases ».

La ministre choisit comme à l’habitude de se défendre par l’attaque. Contre les « présentations caricaturales » qui occultent un « engagement fort ». Elle avoue néanmoins qu’il ne s’agit « évidemment pas d’aller inventer des dépenses supplémentaires par rapport à la loi de finances pour cette année ».

Explications :

Selon une source interne à la SNCF, ces annonces sont en réalité des autorisations de dépenses au titre du renouvellement du réseau, délivrées chaque année par l’État au conseil d’administration de SNCF Réseau, qui gère les infrastructures.

La somme de 35 milliards est en effet planifiée sur dix ans pour le renouvellement des installations vieillissantes (remettre le réseau à neuf), explique cette même source, qui s’exprime sous couvert d’anonymat. Mais c’est SNCF Réseau qui finance quasi intégralement cette enveloppe, et ce, à partir de ses propres ressources et de deux modes de financement :

• Les péages, facturés pour chaque passage de train à SNCF Mobilités, la branche chargée de l’exploitation des trains. Ces sommes se répercutent sur le prix des billets et, concernant les petites lignes régionales, sur les collectivités locales qui en assument une partie afin de diminuer les tarifs. L’État paye environ 2 milliards d’euros de « redevance d’accès » pour que les TER puissent circuler sur le réseau.

• La dette permet de « financer » le reste des besoins.

Autrement dit, 35 milliards vont effectivement être dépensés dans les dix prochaines années, mais le gouvernement ne modifie pas l’équation fondamentale du rail français, qui se caractérise par un sous-investissement chronique qui a creusé une dette abyssale. Il ne tranche donc pas la question, au cœur du débat ferroviaire, de savoir qui de l’État ou des usagers paiera le fonctionnement du rail.

Contactés vendredi, la SNCF et le ministère des Transports n’ont pas donné suite à nos demandes d’éclaircissements.

Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Corse : journée des dupes à l’Assemblée
Parti pris 26 juin 2026

Corse : journée des dupes à l’Assemblée

L’Assemblée nationale a adopté le projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République. Il s’agissait, nous dit-on, de trancher sur une seule question : autonomie ou pas autonome ? Cette manière de présenter le problème est un leurre.
Par Roger Martelli
« Il n’a pas d’autre choix que de se saisir du sujet » : après le meurtre de Lyhanna, le gouvernement sommé d’agir
Analyse 23 juin 2026 abonné·es

« Il n’a pas d’autre choix que de se saisir du sujet » : après le meurtre de Lyhanna, le gouvernement sommé d’agir

Pour sortir de la crise, Sébastien Lecornu compte bien se nourrir d’une loi intégrale portée, depuis des mois, par plusieurs associations féministes, puis par une coalition transpartisane. Récupération ou prise de conscience ? Ses défenseurs veulent que le gouvernement passe des paroles aux actes.
Par Lucas Sarafian
« On ne gagne pas une élection présidentielle seulement sur les questions internationales »
Entretien 16 juin 2026 abonné·es

« On ne gagne pas une élection présidentielle seulement sur les questions internationales »

L’engagement de certains candidats sur les crises internationales peut-il devenir un atout électoral en 2027 ? Chercheur en science politique, Élie Michel décrypte les limites du poids de l’international dans la présidentielle à venir.
Par William Jean
La résilience, boussole pour le monde à venir
Inégalités 12 juin 2026 abonné·es

La résilience, boussole pour le monde à venir

Alors que les crises sociales, démocratiques et écologiques nourrissent partout le sentiment d’impuissance, des résistances citoyennes dessinent d’autres possibles. Cécile Duflot plaide pour faire de la résilience collective une force politique capable de combattre les inégalités, défendre l’État de droit et redonner espoir face aux replis nationalistes et aux logiques de renoncement.
Par Cécile Duflot