Affaire Lyhanna : le pire de la politique
Face à la tragédie, Gérald Darmanin et Emmanuel Macron se sont empressés d’accabler les magistrats pour mieux échapper à la remise en cause de leur politique.
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© Lily Chavance
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Meurtre de Lyhanna : « La police judiciaire n’est pas une priorité en France »Comment et pourquoi la plus cruelle des tragédies, celle de la mort d’une enfant, est-elle immédiatement devenue une « affaire » ? Comment est-on passé du registre de la douleur la plus intime à ce mot « affaire » qui nous plonge dans un lexique administratif et politique ? Le meurtre de la petite Lyhanna n’est pas un fait divers. En quelques jours, la tragédie est devenue « affaire d’État » parce que c’est la crise de notre système judiciaire, puis le cynisme et l’hypocrisie de l’exécutif qui ont été mis en évidence. Certes, des crimes ou des accidents que l’on aurait pu éviter, il n’en manque pas dans nos gazettes. Mais il a fallu cette fois une incroyable succession de ce que l’on s’est empressé de qualifier de manquements, d’oublis ou de négligences pour que ce crime « impossible » ait finalement lieu. Beaucoup trop pour que la faillite ne soit qu’individuelle.
L’exemple le plus terrible est le plus récent. Il y a moins d’un an, au mois d’août 2025, le suspect, Jérôme B., a été accusé de viol sur une enfant de 10 ans. Les examens cliniques sur la petite victime ne laissaient place à aucun doute, ni à aucune échappatoire. Ni la présomption d’innocence ni le souvenir de l’affaire d’Outreau, quand des adultes avaient été accusés injustement, ne pouvaient justifier qu’on laisse en liberté ce serial criminel répertorié. Alors pourquoi ? On nous parle de la lenteur du parquet de Toulouse qui a mis deux mois à transmettre le dossier au parquet d’Auch en passant par une brigade territoriale dépourvue de savoir-faire et de moyens. Pire : on nous dit que, s’emparant finalement du dossier au mois de janvier dernier, un magistrat de la préfecture du Gers a bien ordonné la mise en garde à vue de Jérôme B., mais que celle-ci n’a jamais été exécutée.
Cette affaire n’aura pas seulement mis en lumière la crise du système judiciaire. Elle aura aussi montré le cynisme des politiques.
Le premier réflexe est naturellement d’accabler les magistrats et les gendarmes. Ce que n’a pas manqué de faire Gérald Darmanin sur TF1. Mais c’est ici qu’il nous faut citer des chiffres qui posent évidemment la question des moyens. On estime annuellement à 160 000 le nombre d’enfants victimes d’agressions sexuelles et de viols ; en dix ans, le nombre de plaintes a augmenté de 156 %. Et le dernier chiffre, c’est Gerald Darmanin lui-même qui l’a livré : 70 000 dossiers seraient encore en souffrance dans toutes les juridictions du pays. Quant à la procureure d’Auch, nommément accusée par le ministre, elle n’a cessé d’alerter sa hiérarchie depuis 2023 : avec ses dix magistrats, elle a 10 000 dossiers à traiter. Réplique de Darmanin : « Ce tribunal ne manque pas de moyens particulièrement. » Il faut noter le « particulièrement ». Façon de reconnaître que la pénurie est partout. Et voilà que, réunissant en hâte tous les procureurs généraux lundi à la chancellerie, le ministre exige d’eux qu’ils traitent avant la mi-juillet les 70 000 dossiers en attente. Sinon, pas de vacances, a-t-il menacé.
Cette affaire n’aura pas seulement mis en lumière la crise du système judiciaire. Elle aura aussi montré le cynisme des politiques. Invoquant « ses » circulaires de janvier 2025 et de mai 2026 qui ordonnaient aux magistrats de « prioriser les plaintes des femmes qui sont en danger et des enfants », Darmanin a déploré qu’elles n’aient « manifestement pas été suivies ». On mesure a posteriori la fonction très politicienne de ces circulaires, et de toute cette inflation de « priorités ». À chaque crime de narcotrafiquant, à chaque accident de la route sous cocaïne ou protoxyde d’azote, une circulaire et une priorité. C’est à chaque fois un grand parapluie ministériel qui se déploie. Bien sûr, il y a eu l’augmentation des crédits de la justice, de 8 à près de 13 milliards en dix ans. Mais cela n’a fait que réparer une partie des dégâts causés sous l’ère Sarkozy, sans remettre la France au niveau de ses voisins européens. Et que signifient ces milliards pour la procureure d’Auch si elle n’en voit pas le premier centime.
On redoute maintenant que la droite exploite la situation pour attaquer les juges et l’État de droit. Bruno Retailleau n’a pas attendu.
En fait, dans cette affaire, le réflexe a été de protéger l’échelon politique. La consigne est venue d’Emmanuel Macron qui, en déplacement au Monténégro, s’est empressé d’affirmer avec le ton péremptoire qu’on lui connaît, qu’il ne voulait « pas entendre parler de manque de moyens ». Mon propos n’est pas de taire les défaillances individuelles. Que dire de ce gendarme qui s’est prétendu « harcelé » par une mère qui insistait pour porter plainte ? Mais c’est tout une politique, faite de techniques d’esquives et de démagogie qui est apparue au cours de ces journées. C’est peu dire que l’exécutif n’a pas été à la hauteur de la tragédie. On redoute maintenant que la droite exploite la situation pour attaquer les juges et l’État de droit. Bruno Retailleau n’a pas attendu.
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