Fondation d’utilité très privée : enquête sur un réseau de financement d’écoles traditionalistes catholiques

La Fondation pour l’école est au cœur du phénomène de résurgence des écoles hors contrat… et d’une enquête de la brigade financière.

Nadia Sweeny  et  Nicolas Leroux  • 19 novembre 2020
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Fondation d’utilité très privée : enquête sur un réseau de financement d’écoles traditionalistes catholiques
© Dessins de Julien M. www.jul-m.tumblr.com

La Fondation pour l’école (FPE) est depuis le début des années 2010 au cœur du phénomène de résurgence des écoles hors contrat… et depuis 2019 au centre d’une enquête de la brigade financière pour des suspicions de faux, fraude fiscale, abus de confiance, escroquerie et blanchiment. Reconnue d’utilité publique en 2008 par le Premier ministre François Fillon, proche des milieux catholiques conservateurs, la FPE avait été créée un an plus tôt sous l’impulsion d’Anne Coffinier, énarque, diplomate et militante de l’« enseignement libre », avec la collaboration de Lionel Devic, avocat, président de la Fondation, et Éric Mestrallet, entrepreneur et fondateur du célèbre réseau Espérance banlieues.

La Fondation pour l’école se présente comme une organisation apartisane et aconfessionnelle, dont l’objectif est de promouvoir l’enseignement privé hors contrat en général. D’après son dernier rapport d’activité, elle a distribué directement en 2019 un million d’euros à 79 écoles. Lesquelles ? Difficile de le savoir : la FPE ne publie pas la liste de ses bénéficiaires. Cependant, nous avons pu nous procurer celle de 2017 et le constat est sans appel : plus des trois quarts d’entre elles sont confessionnelles catholiques, dont une bonne partie traditionalistes.

Née dans les entrailles des réseaux d’extrême droite contre-révolutionnaires – et donc antirépublicains – et contrairement à ce qu’elle affiche, la Fondation pour l’école participe au développement d’une vision bien spécifique de la société. Il n’est pas anodin qu’ait vu le jour en son sein le sulfureux réseau Espérance banlieues : 17 écoles hors contrat implantées dans des quartiers populaires, avec uniforme obligatoire et lever de drapeau quotidien. Huit cents élèves y étudient avec le soutien financier de grandes entreprises françaises ou de leurs fondations – dont les Mulliez et la Fondation Bettencourt – et l’appui politique de Jean-Michel Blanquer ou Bruno Le Maire (1). Commentant la scolarisation d’une élève musulmane sortie d’une école d’Espérance banlieues, Éric Mestrallet se félicite : « Le processus d’acculturation est en cours (2) »…

Ces réseaux nourrissent une forte contestation idéologique de la forme moderne de l’impôt et de l’État, voire de la République. De là émergent, comme un prolongement, des pratiques financières douteuses qui sont à l’origine de l’enquête ouverte par le parquet de Paris. Un ensemble d’éléments qui pourraient remettre en question l’« utilité publique » de la FPE : celle-là même qui lui permet d’offrir à ses donateurs soumis à l’impôt sur la fortune immobilière (IFI, ex-ISF) une réduction égale à 75 % des dons.

À lire :


(1) Présent à une soirée organisée par Espérance banlieues à Versailles (78) le 31 janvier 2019.

(2) « S’engager pour l’éducation de tous », Éric Mestrallet, www.aes-france.org


ÉDITO

La duplicité contre la laïcité

Les méthodes et les contenus d’enseignement de nombreuses écoles catholiques traditionalistes sont à faire peur – nul doute que leurs équivalents musulmans seraient taxés par d’aucuns, au mieux, de « séparatisme » –, mais leur existence en France est protégée par la loi. On peut regretter que la République tolère que des enfants soient soumis à un tel régime, mais il en est ainsi. En revanche, la contrepartie est qu’elles ne reçoivent aucune aide publique, ce dont d’ailleurs elles se targuent pour vanter leur « liberté ». Or cette enquête de Basta! et Politis montre que la Fondation pour l’école sert essentiellement à financer des établissements confessionnels catholiques, et qu’elle réussit à collecter de confortables dons grâce à la déclaration d’utilité publique opportunément accordée par le gouvernement Fillon en 2008. Car l’utilité publique, c’est le Graal qui permet de défiscaliser – donc d’esquiver l’impôt.

Ce milieu catholique traditionaliste, très proche de l’extrême droite, est volontiers hostile à la République et à ses valeurs, en particulier à la laïcité. Le paradoxe est que le réseau qui est derrière la Fondation pour l’école est particulièrement bien introduit dans certains rouages de l’État, ce qui lui a permis, appuyé sur une certaine pratique du droit et de solides fortunes économiques, de faire avancer ses intérêts. Et de profiter à des écoles plus promptes à enseigner que la femme doit être soumise à l’époux plutôt que la liberté d’expression.

Gilles Wullus


Cette enquête a été coréalisée par Basta! et Politis. Les deux volets sont accessibles sur Basta! ici et ici.

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