« Nous devons créer une troisième force à gauche »

À l’heure
où les logiques d’appareil prennent
le dessus,
Paul Ariès* appelle
à mettre fin
au « narcissisme
des petites différences ». Selon lui,
un appel ne
se juge pas aux signatures mais à la dynamique qu’il impulse.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Notre appel fait du bruit. Il dérange. Tant mieux. On ne peut plus laisser du temps au temps. On ne peut pas davantage laisser croire qu’une fraction de la gauche aurait seule réponse à tout. Je le dis à mes camarades de la LCR comme je le répète depuis des années à mes amis objecteurs de croissance : personne n’est la petite grenouille qui a vocation à devenir aussi grosse que le bœuf. La place hier dévolue au PCF n’existe plus.

Il faut en finir avec notre narcissisme des petites différences à l’heure où, dans chaque mouvement, les logiques «identitaires» ou d’appareil prennent le dessus. Pourtant, ce qui sépare aujourd’hui des militants du PCF, de la LCR, du PS, des Alternatifs, des Verts, des mouvements sociaux, des objecteurs de croissance, des sans-cartes est souvent moindre que ce qui divise les groupes existants. Nous avons besoin de nous parler, de nous entendre dans le respect de nos cultures.

J’entends parler d’un appel à l’unité sans contenu, certes sympathique mais inopérant. Si on entend par là que cet appel est insuffisant, je suis totalement d’accord. Mais comment pourrait-il en être autrement puisque l’impasse de la gauche s’explique justement par un retard théorique que nous ne pourrons régler que collectivement? Nous avons besoin de modestie parce qu’aucune de nos filiations politiques et théoriques ne peut prétendre avoir réponse à tout face au caractère inédit de la crise écologique et sociale. Nous avons besoin aussi de toute la richesse de ces filiations, car, plus que jamais, nous ne pourrons nous en sortir sans boussoles théoriques solides.

J’entends aussi dire que ce texte est signé par des personnes politiquement infréquentables. Je n’ai cessé de combattre la politique que symbolisait Jean-Claude Gayssot. J’ai croisé le fer avec Michel Onfray sur les questions, notamment, de la techno-science. Je suppose que Thomas Coutrot est très loin de partager les positions que je représente. Mais un appel ne se juge pas à ses signataires mais à son contenu et à la dynamique qu’il crée.

Je sais bien qu’on ne refera pas une nouvelle gauche avec toutes ses composantes. Exit la social-démocratie reconvertie en social-libéralisme puis en nouveaux démocrates. Exit aussi le productivisme et le consumérisme et la course au pouvoir d’achat. Exit également la recherche d’un nouveau grand parti détenteur de la vérité puisque ce «parti-mouvement» existe déjà dans la richesse de nos engagements. Le statut de ce texte est justement d’empêcher de considérer que le débat est clos. Nous n’avons pas un projet alternatif à partager ou à amender, mais à inventer.

Oui, lier urgence environnementale et sociale était un premier pas nécessaire. Insuffisant, certes, mais la gauche partisane et mouvementiste nous a habitués à pire.

Oui, mettre la question du partage au cœur du projet est préférable à parler de croissance. Insuffisant, certes, mais condition préalable pour envisager de changer la recette du gâteau.

Oui, considérer que le sarkozysme n’est pas seulement une droite plus à droite mais un nouveau totalitarisme de marché, que je qualifie personnellement de contre-révolution mondiale, oblige à penser autrement nos rêves d’émancipation.

Oui, parler de politique d’émancipation et non plus de «progrès» est une avancée.

Oui, nous devons créer une troisième force capable de peser sur les choix politiques, notamment du PS. Oui, je suis pour qu’au sein de cette gauche enfin à gauche se créent les conditions d’un débat entre objecteurs de croissance et adversaires du productivisme. Ne s’agit-il pas souvent de deux façons de poser les mêmes questions, qui s’expliquent par nos différences de langage et d’histoire ?

Oui, j’ai la conviction que nous pouvons débattre au sein de cette gauche-là des conditions pour en finir avec la centralité du travail et défendre/étendre la sphère de la gratuité.

Oui, cet appel peut aider à faire naître un grand mouvement en faveur du revenu garanti (qu’on l’appelle revenu universel ou salaire socialisé) et d’un revenu maximal autorisé.

Oui, nous avons besoin d’organiser des assises de la gauche antiproductiviste. Nous devons construire une maison commune de la gauche antiproductiviste, dans laquelle chacun a sa place indépendamment des engagements qu’il a par ailleurs. Car tout est à (re)penser. Tout est à (re)construire. Un appel n’y suffira pas : il peut y aider.


Paul Ariès est politologue, objecteur de croissance, et directeur du Sarkophage, journal d’analyse «contre tous les sarkozysmes».*

Haut de page

Voir aussi

Articles récents