Le grand déséquilibre de l’accès à l’escalade

Alors que la pratique explose partout en France, la Seine-Saint-Denis ne compte que quatre salles privées. Mais, sur le territoire, de multiples acteurs tentent de rendre accessible un sport encore très codifié socialement.

Malika Butzbach  • 25 avril 2024 abonné·es
Le grand déséquilibre de l’accès à l’escalade
Les jeunes filles sont de plus en plus attirées par ce sport longtemps considéré comme masculin.
© KEMPINAIRE Stéphane / KMSP / AFP

Dans le gymnase scolaire du collège Sólveig-Anspach, à Montreuil, les adultes ont pris la place des élèves. Ce mercredi soir, comme trois soirs par semaine, les membres de l’association Escalade populaire montreuilloise (EPM) se retrouvent au pied des murs, chaussons aux pieds et baudrier à la taille. Ils sont une dizaine, mais l’association compte près de 160 adhérents. « Lorsque des personnes extérieures nous contactent, on les dirige vers les listes d’attente. Avec l’explosion de la pratique de l’escalade ces dernières années, on a une augmentation importante des demandes », pointe Adeline, grimpeuse depuis près de vingt ans.

Cette explosion de l’escalade, visible dans toute la France, n’épargne pas le département de la Seine-Saint-Denis, pourtant loin des falaises. Plusieurs acteurs sont concernés, chacun avec des objectifs distincts. Le territoire compte huit clubs affiliés à la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME) ainsi que quatre salles privées qui ont ouvert durant les dix dernières années, sous trois enseignes distinctes : Arkose, Climb Up et Block Out. Enfin, l’Union nationale du sport scolaire (UNSS) compte 1 371 licenciés en escalade, ce qui en fait la huitième activité la plus pratiquée en son sein.

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Des associations en marge du système fédéral défendent une visée populaire de ce sport, à l’image des dix associations affiliées à la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), dont Escalade populaire montreuilloise. Mais l’augmentation des possibilités de pratique permet-elle la démocratisation et l’accessibilité d’un sport encore très codifié, marqué socialement ? « C’est plus compliqué que cela », répondent le sociologue Hugues Lhopital et l’historienne Delphine Moraldo.

L’environnement social est principalement composé d’hommes blancs issus des classes supérieures.

H. Lhopital

Si l’escalade a longtemps été perçue comme un sport masculin, les choses évoluent. Selon une étude publiée en 2021, les femmes représentent 43 % des pratiquants. « Dans l’association, on est à 50/50. Même si ce jeudi soir de mars, les femmes sont venues en majorité », signale Florence, qui grimpe avec l’EPM depuis un an et demi. L’enseignante, qui pratique également à la salle Arkose de Montreuil, à moins de 2 kilomètres du gymnase, note une autre ambiance. « C’est en venant à l’association que j’ai vu pour la première fois des femmes ouvrir des voies. C’est étrange de se dire que je n’en avais jamais vu avant, alors que je fréquente pas mal de salles. »

Démocratisation limitée

Mais le plus grand changement vient des jeunes : selon les chiffres de l’UNSS, les filles représentent 892 licences, contre 479 pour les garçons. « Je crois qu’il y a une vision de l’escalade comme sport qui n’est pas vraiment physique mais plus ludique. Cela rebute moins les jeunes filles », observe Aurélie, enseignante d’EPS et responsable de l’UNSS escalade au sein de son collège d’Aulnay-sous-Bois. « Or c’est faux, certaines de mes élèves réussissent des voies très physiques, parfois mieux que leurs copains. »

D’ailleurs, pour les compétitions de l’union sportive, au niveau départemental comme national, les jeunes sont en groupe mixte. « Chaque groupe est composé de deux garçons et deux filles, sur les trois disciplines de l’escalade que sont le bloc (sur les murs de moins de trois mètres), la corde (sur une hauteur plus importante) et la vitesse », précise Jean-Philippe Damie, directeur de l’UNSS 93. Dans une logique de démocratisation, « l’UNSS vise à initier toutes les populations à l’ensemble de nos activités, dont l’escalade », souligne-t-il.

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Un objectif noble, estime Marion, la mère de Lucas, un collégien mordu par la « grimpe » depuis qu’il l’a découverte grâce à l’association sportive. Coup de chance, estime l’habitante de Stains, son établissement possède un mur. « C’est une vraie politique de la Seine-Saint-Denis : chaque nouveau collège construit depuis 2000 est équipé d’un mur d’escalade, pointe Jean-Philippe Damie. Un vrai élément pour l’accessibilité de ce sport. » Pour Marion, c’est aussi le coût modique de la licence de l’UNSS – 20 euros – qui a joué. Si Lucas a toujours aimé grimper, « il m’était difficile, en tant que mère célibataire, de payer l’inscription en club ou les entrées dans une salle privée », précise-t-elle.

Pour pratiquer dans une salle de bloc ou de voie, il faut compter en moyenne 15 euros (hors abonnement ou tarif groupé pour plusieurs entrées). Un élément qui entraîne de fait une distinction sociologique du public, selon Hugues Lhopital. « Ces salles vendent l’image d’une escalade accessible à tous, libérée des contraintes et des savoir-faire de ce sport. Mais c’est un leurre : l’environnement social est principalement composé d’hommes blancs issus des classes supérieures. » Un entre-soi revendiqué par ces salles privées, comme le résume une des enseignes, Climbing District, qui définit l’esprit « bloc » comme « de la bonne grimpe, un social club et du coworking ».

Un constat que partage Naomi, graphiste designeuse qui grimpe depuis quatre ans. « C’est un peu devenu un sport associé à la start-up nation. Avant, c’était pratiqué surtout par les médecins et les profs. Actuellement, à Arkose, on trouve surtout des cadres sup du privé travaillant dans l’ingénierie, le marketing ou la finance, si j’en juge par le profil de mes copains de grimpe. » La démocratisation existe mais « reste limitée », souligne Hugues Lhopital.

Conflits d’usage

D’ailleurs, « c’est aussi pour notre politique d’adhésion à prix libre que les personnes nous rejoignent, souligne Adeline, de l’Escalade populaire montreuilloise. Et elles restent pour l’esprit : notre association fonctionne par l’autogestion. » Mais les grimpeurs de l’EPM en sont conscients : « Il ne suffit pas de mettre le mot “populaire” pour rendre le sport accessible. » Les membres de l’association réfléchissent à d’autres actions telles que des journées portes ouvertes pour permettre l’initiation du plus grand nombre ou des partenariats avec les associations de jeunes de la ville.

Il ne suffit pas de mettre le mot ‘populaire’ pour rendre le sport accessible.

Adeline

« On le sait, on ne va pas révolutionner la sociologie du sport », estime Guy, doyen de l’EPM, qui souligne tout de même que certains ouvriers ont été amenés à cette pratique. « L’homme qui m’a appris à grimper était tourneur-fraiseur. Je me souviens encore de la taille et de la largeur de ses mains, qui m’avaient marqué à l’époque », dit-il en souriant. « Les racines de l’escalade, comme les sports de montagne en général, sont très bourgeoises depuis leur naissance au XIXe siècle, explique l’historienne Delphine Moraldo. Ces racines perdurent dans le temps, et ce n’est pas uniquement une question de prix. »

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Outre le savoir-faire technique, comme l’apprentissage des nœuds et des manipulations, l’historienne pointe aussi un sport codifié, notamment lorsqu’il est pratiqué en pleine nature, comme dans la forêt de Fontainebleau, connue pour ses rochers où les grimpeurs s’entraînent au bloc. « On assiste parfois à des conflits d’usage entre des personnes qui fréquentent le site depuis longtemps et celles qui arrivent pour la première fois. Ce sport n’en étant pas un, les règles ne sont pas forcément écrites. Par exemple, si l’on utilise de la magnésie, il faut brosser la roche après son passage pour éviter de l’abîmer. Ces règles implicites peuvent participer à une forme d’exclusion. »

Autonomie

Pour éviter cela, l’association Escalade populaire montreuilloise planifie plusieurs sorties en extérieur, en plus des trois séances hebdomadaires en intérieur. « Elles peuvent être proposées et organisées par tout le monde et, sur place, il y a des échanges. Ceux qui connaissent le lieu ou la pratique expliquent aux autres, sans que ce soit un apprentissage ascendant », précise Guy.

Contrairement aux clubs de la fédération, tournés vers la compétition, et aux salles, qui encouragent la performance individuelle, l’association et la FSGT défendent un objectif d’autonomie pour chaque pratiquant. « L’idée est que chaque personne qui nous rejoint et commence l’escalade devienne autonome sur le mur comme en bas. En intérieur comme en extérieur, précise Guy. Les nouveaux arrivants grimpent avec les autres membres, dans une logique d’apprentissage par les pairs. Ils ne sont pas tributaires d’un professionnel, pour les sorties comme pour leurs débuts en escalade. »

En quatre ans, je peux compter sur mes doigts le nombre de personnes racisées que j’ai croisées.

Naomi

Dans les discours, nombreux sont les grimpeurs à opposer les salles privées aux clubs FFME et aux associations populaires. « Les objectifs ne sont pas forcément les mêmes, et d’ailleurs, certains font des allers-retours entre ces lieux, pointe Delphine Moraldo. Un jeune peut grimper en UNSS et en club, comme un adulte venir à l’escalade via les salles privées et rejoindre une association par la suite. » Pour l’universitaire comme pour les sportifs interrogés, la complémentarité des acteurs bénéficie avant tout aux pratiquants.

Mais, « où que l’on aille, on ne voit que des Blancs », remarque Naomi. La Montreuilloise constate qu’elle est souvent la seule personne racisée quand elle grimpe. « En quatre ans, je peux compter sur mes doigts le nombre de personnes racisées que j’ai croisées, en salle comme en club ou encore dans les séjours de l’UCPA. » Et ne lui parlez pas des frères Mawem, figures de l’escalade française. « On les cite à chaque fois que le sujet de la diversité dans l’escalade est abordé. Mais avoir deux champions racisés ne doit pas servir d’argument pour nier le fait que, malgré tout, l’escalade reste un sport de Blancs. »

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Sport et société
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