Le temps de l’oubli

Christine Tréguier  • 3 février 2011
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Qui a dit : « Ce n’est pas une bonne administration de la Justice que de se prononcer trente-deux ans après les faits, alors que l’intéressé a aujourd’hui 76 ans »  ? Nicolas Sarkozy, à l’occasion de la demande d’extradition de Roman Polanski en 2009.

Qui a dit : « On découvre aujourd’hui qu’il n’y a pas de prescription pour les crimes et délits [aux États-Unis, NDLR]… C’est-à-dire que, en quelque sorte, la rémission pour bonne conduite n’existe pas. C’est véritablement très choquant »  ? C’est le porte-parole adjoint au gouvernement, Dominique Paillé, s’exprimant sur la même affaire. L’un et l’autre ont raison, le code pénal français prévoit une prescription de l’action publique, passé un certain délai : dix ans pour les délits, vingt pour les crimes, trente pour les actes terroristes. Il n’y a que le crime contre l’humanité qui ne soit pas prescrit ; en revanche, l’impunité et l’amnésie sont la règle lorsque les auteurs d’oppressions massives ou d’attentats sont des États ou des dictateurs « amis », diplomatie oblige…

Il y a cependant une catégorie de personnes pour qui le droit à l’oubli et à la rémission ne s’exerce pas. Ce sont les militants politiques européens des années 1970. Dernières victimes en date de la traque implacable des gouvernements contre ces « terroristes » de l’intérieur, un couple d’Allemands, Sonja Suder et Christian Gauger, recherchés pour des attentats contre des entreprises et réfugiés en France depuis 1978. Déclarés non extradables en 2001, ils sont depuis 2007 sous le coup d’une nouvelle procédure d’extradition initiée par l’Allemagne, qui, comme l’Italie ou la France, s’acharne sur les derniers survivants de ces années troubles. Le collectif Stop extradition dénonce « une justice se voulant “infinie” [qui] reviendrait en fait à une théologie de la vengeance » .

Malgré la similitude avec l’affaire Polanski – Sonja et Christian ont 76 et 68 ans (lui est malade), et les faits, aujourd’hui bien difficiles à établir, remontent à trente-cinq ans –, point de mobilisation des élites. Point d’indignation sur le décret signé en douce en plein mois de juillet par Fillon, ni sur le fait que, confiants dans la précédente décision de non-extradition, Sonja et Christian avaient lâché la clandestinité et étaient des proies faciles à cueillir. « Il est proprement effarant , écrit le collectif, qu’une vie commencée sous le nazisme (la famille de Sonja était antifasciste), suivie d’une jeunesse dans un pays écrasé, occupé, honteux de lui-même et toujours sans parole, puisse se voir voler ses dernières années par une traque infinie, revenant à lui infliger de fait un traitement qui rappelle l’“imprescriptibilité à jamais” réservée en droit jusqu’ici aux “crimes contre l’humanité” – chef d’inculpation formulé pour définir les génocides nazis ! »

La lettre ouverte à Sarkozy est restée sans réponse. Le Conseil d’État a rejeté en décembre le recours en annulation du décret. Un recours (non suspensif) devant la Cour européenne des droits de l’homme a été déposé par Me Irène Terrel. Sonja et Christian sont extradables à tout moment. Le collectif propose aux gens avec ou sans qualité une action symbolique mais concrète : « Déclarer publiquement que vous êtes prêts, dès à présent, à les héberger, à faire de votre lieu de vie une Maison-Abri. » Une trentaine de personnes ont déjà répondu à cet appel. Mais où sont passés les intellectuels et les artistes indignés ?

Lire le (long et) très argumenté plaidoyer d’Oreste Scalzone (en italien) :
http://orestescalzone.over-blog.com/

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Temps de lecture : 3 minutes
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