Essential Killing : En survie

Le film de Jerzy Skolimowski suit la cavale d’un homme seul.

Christophe Kantcheff  • 7 avril 2011 abonné·es

Le verbe et la voix sont des vecteurs d’expression fondamentaux pour un comédien. Or, Vincent Gallo ne dit pas un mot dans Essential Killing , où il fait pourtant passer nombre de sentiments : la peur, le désespoir, la reconnaissance… On appelle ça une performance mais, parce qu’il n’y a rien ici d’ostentatoire, il est plus juste de parler d’une présence qui irradie à travers un regard, un visage, un corps.

Il joue un Afghan, Mohammed, capturé par des soldats américains, qui, lors d’un transfert vers une base secrète, s’évade et se retrouve seul dans les bois, au fin fond d’un pays nordique européen dont il ignore tout. De la guerre en Afghanistan, de l’intervention américaine, de la pratique de la torture, le film ne dit rien. Jerzy Skolimowski, ce grand cinéaste, auteur notamment de Travail au noir (1982), s’intéresse davantage à la situation que produisent ces circonstances.

Et pour Mohammed, dans ce pays inconnu, hostile, recouvert de neige, avec à ses trousses ceux qui le recherchent, il s’agit d’une situation de survie. Il doit se battre contre la faim, le froid, la terreur qu’il suscite. Chaque élément de la nature – l’eau gelée, l’écorce des arbres, une fourmilière… – peut être pour lui une aubaine ou un nouvel obstacle. Essential Killing est un film sur l’humanité réduite à sa plus basique expression. On ne sait rien du passé de Mohammed, sinon qu’il réprouve la violence. Il est en permanence traversé par la nécessité de se défendre, et par l’horreur de ce qu’il doit commettre. Avec cette tragédie intérieure qui s’ajoute au sort d’un homme contraint de se soumettre à son animalité, le film prend un tour philosophique impressionnant.

Culture
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