« Soudain », de Ryūsuke Hamaguchi (Compétition) ; « Congo Boy », de Rafiki Fariala (Un Certain regard)

Une utopie franco-japonaise et un jeune musicien centrafricain d’origine congolaise.

Christophe Kantcheff  • 16 mai 2026
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« Soudain », de Ryūsuke Hamaguchi (Compétition) ; « Congo Boy », de Rafiki Fariala (Un Certain regard)
Soudain est d'abord l’histoire de la naissance d’une puissante amitié.
© Julien Panié

Soudain

Soudain / Ryūsuke Hamaguchi /3 h 16.

Un Ehpad, un jeune autiste, une femme atteinte d’un cancer, de longs développements pédagogiques sur la réalité du capitalisme, la vision d’un monde meilleur, le tout sur 3h15… Ryūsuke Hamaguchi a mis dans son onzième long métrage, Soudain, tout ce qu’on déconseille au cinéma – « on » étant les professionnels de ce milieu, mais aussi la critique, les algorithmes de modèles scénaristiques, la doxa, bref, tout le monde. Le cinéaste japonais ne l’a pas fait par provocation. À l’origine de Soudain, il y a une émotion. Celle qu’il a ressentie à la lecture de la correspondance entre l’anthropologue médicale Maho Isono et la philosophe Mikako Miyano, leurs propos tournant autour de la vie, la maladie et la mort, la seconde étant atteinte d’un cancer dont elle est décédée.

Soudain est d’abord l’histoire de la naissance d’une puissante amitié. À Paris, Marie-Lou (Virginie Effira), directrice d’un Ehpad, rencontre fortuitement une metteuse en scène japonaise, Mari (Tao Okamato), présente en France pour accompagner son spectacle que joue un vieil acteur, Gorô (Kyoso Natatsuka). Celui-ci a avec lui son petit-fils autiste, Tomoki (Kodai Kurosaki). La connexion entre les deux femmes se fait instantanément parce qu’elles partagent des choses essentielles et que les mots coulent de source, leur venant indifféremment en japonais et en français : Mari a étudié à la Sorbonne, Marie-Lou à Tokyo (pour ce rôle, Virginie Effira a appris le japonais).

Ces choses essentielles tiennent en une idée qu’elles mettent en pratique chacune dans son domaine : redonner à l’humain sa place et sa dignité. Marie-Lou le fait dans son Ephad en considérant les résidents comme des êtres pleinement vivants. Elle se sert pour cela d’une méthode, l’humanitude, contraire à la rentabilité exigée dans ce type d’établissement privé. Dans sa pièce, Mari fait l’éloge de l’abolition des hôpitaux psychiatriques. « Mêler l’intérieur et l’extérieur », s’exclame Gorô, tandis que Tomoki peut monter sur scène quand ça lui chante pendant le spectacle. Mari confie aussi à Marie-Lou qu’elle fait une récidive cancéreuse : pour l’instant, rien ne transparaît. Mais quand « soudain » de fortes douleurs la prendront, le temps lui sera compté. Néanmoins, elle a cette phrase, qui résonne entre elles deux : « trouver le chemin de l’impossible au possible ». Autrement dit, la promesse d’une utopie.

Soudain est un film renversant à tous points de vue. D’abord par l’émotion qu’il suscite. Non seulement parce que cette grande amitié, à peine née, est menacée par la disparition, mais parce que l’amitié en elle-même, montrée comme un échange et une solidarité ininterrompus et agrémentés d’innombrables convergences de vues (les deux femmes ne se quittent plus) est en soi un sentiment bouleversant. Renversant parce qu’il met au jour, explicitement, la destruction de l’humanité et du monde vivant opérée par le capitalisme. À la fois à travers ce que Marie-Lou, rejointe par Mari, pratique dans son Ehpad, qui n’est pas sans écho avec la psychothérapie institutionnelle – c’est d’autant plus vrai que Marie-Lou finit par dire que l’humanitude fait davantage de bien encore aux soignants qu’aux résidents. Ainsi qu’au long d’une discussion inouïe, le temps d’une marche dans un Paris inhabituellement filmé (le quartier de la Grande bibliothèque) suivie d’une nuit blanche crépitante d’idées.

Renversant aussi parce qu’il offre une autre représentation des vieux et de la maladie mentale. Renversant enfin parce qu’il déjoue toutes les « lois » du cinéma, bien qu’on puisse y trouver des traces d’autres œuvres aussi différentes que celles de Roberto Rossellini (la grâce) ou de Nicolas Philibert. La dimension pédagogique qui caractérise le film de Ryūsuke Hamaguchi est d’ordinaire taxée de « didactisme » ; la croyance qu’il porte dans une société meilleure si la communauté humaine se prend en main renvoyée à un angélisme saint-sulpicien. Pourtant, il se peut que le réalisateur de Drive my car (prix du scénario à Cannes en 2021) et du Mal n’existe pas (2023) échappe à ces stigmates. Quoi qu’il en soit, ce film, d’un anticonformisme radical, est un sérieux prétendant à la palme.

Congo Boy

Congo Boy/Rafiki Fariala/1h35

L’Afrique n’est pas présente cette année dans la compétition (comme en 2025 et 2024), mais on peut voir quelques films africains dans d’autres sections. Ainsi Congo Boy, venu de Centrafrique, à Un Certain regard. Une fiction de Rafiki Fariala, mais pas son premier long métrage. En 2023 sortait en salles son excellent documentaire, Nous, étudiants !, dans lequel il suivait ses amis alors sur les bancs de l’université de Bangui, revendicatifs du point de vue de leur place dans la société, plus timorés quant aux choses de l’amour.

Congo Boy raconte l’histoire d’un jeune slameur de 17 ans, Robert (Bradley Fiomona Dembeasset), qui aimerait faire de sa passion autre chose qu’un hobby. Mais rien n’est facile. Quand il était enfant, ses parents ont fui la guerre civile du Congo, dont ils sont originaires. Réfugiés sans papiers, ils sont tous deux détenus dans des prisons de Bangui. Robert, en tant qu’aîné, a donc à sa charge ses quatre frères et sœurs. Il doit assurer quelque rentrée d’argent en effectuant des boulots payés une misère. Il loge avec sa fratrie dans la grande maison d’un colonel, dont une partie est encore en construction, où il doit casser des cailloux à la masse. Enfin, parallèlement, il prépare autant que faire se peut le baccalauréat.

Rafiki Farialia a bien compris qu’il était inutile d’ajouter du pathos à un tel parcours tant celui-ci est parsemé d’obstacles. À quoi s’ajoute une atmosphère d’insécurité, des troupes « rebelles » semant le chaos dans le pays. Robert conjugue courage et audace. Le cinéaste, lui-même musicien sous le nom de Rafiki RH20, qui s’est inspiré de sa propre vie pour Congo Boy, a-t-il aussi, comme Robert, profité d’un moment de stupeur après une explosion d’origine inconnue pour jaillir sur une scène où il n’était pas admis et slamer devant un producteur pour le convaincre de son talent ?

Congo Boy – nom de scène que prend Robert, affirmant ainsi sa double identité : « je suis né au Congo, j’ai grandi en Centrafrique », lance-t-il – n’a rien d’une success story hollywoodienne où le héros, dévoré par son ambition artistique, sacrifie tout à sa musique. Au contraire, Robert est aussi d’une tendre attention envers son frère et ses sœurs, visite père et mère dans leur prison, en suivant les injonctions du premier tant qu’elles sont pertinentes, accorde une importance indéniable à l’obtention du baccalauréat. Mais le film ne se situe pas seulement au plan psychologique et individuel. Il se fait le porte-voix d’une urgence, qu’on trouve synthétisée dans une scène : l’adolescent se rend auprès d’une ONG dédiée aux réfugiés sensée l’aider pour la régularisation des papiers. Mais il est mal reçu, comme une mère de famille nombreuse à côté de lui à qui il est répondu de manière obtuse que les quotas d’aide sont atteints. Dans le regard de Robert, la chose est claire : il ne faut compter que sur soi-même pour s’en sortir. Un message à entendre aussi pour la Centrafrique et pour le continent tout entier.

Cinéma
Temps de lecture : 7 minutes
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