« L’Être aimé », de Rodrigo Sorogoyen (Compétition) ; « Paper Tiger », de James Gray (Compétition)
Le pouvoir autoritaire d’un cinéaste sur un tournage et une famille tranquille prise dans les rets de la pègre.

© Manolo Pavon / Le Pacte
L’Être aimé
L’Être aimé / Rodrigo Sorogoyen / 2 h 15. En salle.
À 44 ans, Rodrigo Sorogoyen est une des figures montantes du cinéma espagnol – particulièrement bien représenté cette année avec 3 films en compétition sur 22 – il n’est pas surprenant de le retrouver en lice pour la palme d’or. Son opus précédent, As Bestas, avec Denis Ménochet et Marina Foïs, présenté en 2022 dans la section Cannes Première, avait remporté un beau succès, ainsi que sa série Los Años nuevos (toujours disponible sur le site d’Arte). Sorogoyen fait un pas de plus dans la catégorie casting cinq étoiles, puisque Javier Bardem incarne son personnage principal. Il s’agit d’un réalisateur d’envergure internationale : Esteban Martínez. Après avoir vécu plusieurs années aux États-Unis, il est de retour dans son pays où il va tourner son prochain film.
L’Être aimé s’ouvre sur une longue séquence de déjeuner. Esteban y retrouve une jeune femme, Emilia (Victoria Luengo), sa fille. Cette scène est filmée de telle sorte que les deux protagonistes semblent tout proches, partageant une intimité malgré le restaurant et les convives tout autour qui, à l’écran, n’existent pas. Mais cette intimité-là est moins faite de tendresse que de tensions. Esteban dit à Emilia qu’une des raisons de son retour est de se trouver désormais près d’elle, une phrase qui induit l’idée qu’il ne s’en est pas beaucoup occupé par le passé. Ce qu’Emilia confirmera un peu plus tard.
Puis la conversation s’électrise quand ils évoquent un souvenir concernant une séance de cinéma où le père avait emmené sa fille, alors enfant. Elle se souvient qu’un incident avait surgit avec un homme. Esteban avait voulu faire le coup de poing, abandonnant sa fille, qui avait dû rentrer seule à la maison. Celui-ci nie cette version des faits, qui le courrouce.
Ce moment de controverse est d’autant moins anodin que le père vient de faire une proposition inattendue à sa fille, actrice de profession : interpréter le premier rôle féminin de son prochain film. Une manière de l’aider, dit-il, qui repose aussi sur une confiance en son talent. Alors qu’Emilia redoute le jugement extérieur : ne dira-t-on pas qu’elle ne doit cette promotion qu’à son lien filial, elle dont la jeune carrière balbutie ? Elle accepte cependant.
On se souvient des deux parties distinctes d’As Bestas, qui, d’une à l’autre, faisaient basculer le point de vue du film. Rodrigo Sorogoyen affectionne les narrations aux structures marquées. C’est encore le cas ici. La séquence inaugurale de L’Être aimé est essentielle parce qu’elle contient en germe tout ce qui va suivre. Ce qui serait strictement programmatique si ne s’y ajoutait pas, induite, une interrogation centrale : le film à venir sera-t-il le lieu de la réconciliation ? Pour qui considère le cinéma comme un lieu détaché des pesanteurs du monde et des failles humaines, doté de pouvoirs magiques, voilà qui apparaîtrait comme une promesse. Mais est-ce bien le cas ?
Par son intrigue, L’Être aimé pourrait faire songer à Valeur sentimentale, le film de Joaquim Trier qui a obtenu le Grand prix à Cannes l’an dernier. Les deux pères y sont en effet des cinéastes de grande réputation ayant délaissé leur fille. On assiste, dans l’un comme dans l’autre, à une confrontation, mais elle est beaucoup plus explosive chez Sorogoyen. Surtout, elle s’exprime dans le cadre d’un tournage.
Dès le déjeuner inaugural, on a compris qu’Esteban porte en lui de l’agressivité. Plus tard, il raconte une anecdote qui s’est déroulée sur l’un de ses précédents films, où il en est venu à se battre physiquement avec la star de son casting, un comédien français. Mais L’Être aimé montre plus spécifiquement ce que signifie abuser de son pouvoir sur un plateau.
Le tournage du film d’Esteban est en cours. Ce jour-là, la scène à filmer réunit des comédiens, dont Emilia, autour d’un repas où les personnages qu’ils interprètent nouent une conversation. De façon arbitraire, Esteban insiste pour que les personnages mangent à grandes bouchées. Ce qui a pour conséquence de créer un fou rire autour de la table, tant il n’est pas aisé de dire un texte la bouche pleine. Les prises se succèdent, interrompues chaque fois par un rire incontrôlé. Le réalisateur monte le ton jusqu’à créer un climat de terreur. Sa cible privilégiée : sa fille.
Cette scène, un long plan séquence d’au moins dix minutes, véritable morceau de bravoure de L’Être aimé résonne avec le #MeToo cinéma de ces dernières années. Sorogoyen, qui avait déjà filmé dans As Bestas des comportements masculinistes, montre comment le pouvoir intrinsèque d’un réalisateur, dû notamment à l’organisation ultra-hiérarchisée d’un tournage, peut devenir tyrannique aux mains d’un caractériel doté d’une dose de perversité. Mais il n’a pas non plus voulu réduire ses personnages féminins au statut de seules victimes. Devant l’attitude d’Esteban, sa chef opératrice se rebelle, et une amie productrice le désapprouve.
Toute la force de L’Être aimé tient dans sa faculté à avoir su lier une dimension psychologique complexe à la configuration structurelle d’un plateau de tournage. Ainsi, il vise juste.
Paper Tiger
Paper Tiger/James Gray/ 1h55.
Paper Tiger commence de la même façon que le précédent film de James Gray, Armageddon Time, également présenté en compétition, en 2022 : nous sommes en 1986 avec une famille de la classe moyenne, Irwin (Miles Teller) et Hester Pearl (Scarlett Johansson) et leurs deux ados. Ils habitent une maison relativement confortable mais modeste dans le Queens. Si les affaires d’Irwin tournent bien, la scolarité des deux fils, dont l’un doit intégrer une université réputée, s’ajoute à d’autres frais qui pèsent sur leur niveau de vie.
Irwin a un frère qui ne lui ressemble pas : Gary (Adam Driver), fringant séducteur toujours en costume cravate, ex-flic qui s’est reconverti dans des combines plus ou moins louches. C’est justement l’une d’elles qu’il vient proposer à Irwin, présentée comme une étude technique à réaliser sur un futur chantier urbanistique dans le quartier russe de Brooklyn – que Gray a déjà filmé, notamment dans Little Odessa (1994) ou La Nuit nous appartient (2007).
C’est d’ailleurs dans la veine de ces films, auxquels il faut ajouter The Yards (2000) qu’il convient de situer Paper Tiger, mêlant histoire de famille et polar, avec pègre et flic compromis. Deux univers qui devraient restés étrangers l’un à l’autre s’interpénètrent. La phrase d’Eschyle mise en exergue et tirée d’Agamemnon donne la mesure du danger : « Pour que ma vie soit préservée du malheur, qu’il me suffise d’être sage. » On devine que ce n’est pas ce qui va arriver. Bien au contraire. Et le « malheur » en question de se transformer en fatum. Chacun des personnages marchant vers son destin, Paper Tiger prend la dimension d’une tragédie moderne.
James Gray signe ici une intense cérémonie des adieux. Irwin et Gary, aux prises avec la mafia russe, et même Hester, atteinte par une autre forme de mal, sont peu à peu dépassés par la situation dans laquelle ils se retrouvent. L’amour, qui existe pourtant, s’avère insuffisant pour sauver ce qui est le plus précieux. Pour filmer un départ sans doute définitif, un traquenard mortel ou la violence d’un chagrin, le cinéaste invente des plans – quelques gouttes de sang sur des fleurs, l’évanouissement d’une silhouette en marche – d’une subtilité admirable. Les cinéastes états-uniens sont rares cette année à Cannes, James Gray nous suffit amplement.
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