Kaléidoscope féminin

Avec Modèles , Pauline Bureau et sa compagnie interrogent joyeusement la féminité contemporaine.

Anaïs Heluin  • 1 novembre 2012 abonné·es

L’une a toujours rêvé de princes et de princesses, d’amours idylliques comme un dessin animé de Walt Disney, et d’une poésie fleur bleue chuchotée au creux de l’oreille. Cheveux courts et démarche volontaire, une autre refuse cette féminité précieuse et asphyxiante, revendique sa capacité à faire des choses habituellement réservées aux garçons. Des choses qui lui font peur mais lui permettent d’échapper aux comportements imposés à chacun en fonction de son sexe, de son âge, de son milieu social… Chacune des cinq comédiennes de Modèles, spectacle « documentaire » mis en scène par Pauline Bureau, incarne une position spécifique par rapport au genre féminin et aux représentations correspondantes.

Pour autant, elles ne jouent pas des types, encore moins des caricatures. Intime, partant de quelques stéréotypes dont elle s’éloigne ensuite rapidement, leur parole reflète des personnalités, des expériences de femmes habituellement cachées sous la gangue d’un personnage. Modèles est donc le résultat d’une mise à nu orchestrée par la metteuse en scène grâce à un travail collectif composé de lectures, d’improvisations, de confidences… Une exploration du féminin sous toutes ses formes qui ne pouvait déboucher que sur une écriture plurielle, aussi polyphonique que ses matériaux de base. Lesquels, arrangés, organisés par la dramaturge Benoîte Bureau (sœur de Pauline), sont portés sur scène avec toute la fraîcheur et la spontanéité propres au processus de création. Sans artifices, le regard tourné vers les spectateurs, les comédiennes se placent régulièrement en ligne sur le devant du plateau pour raconter des anecdotes tantôt désopilantes, tantôt tragiques, toujours justes. Depuis l’enfance, avec ses poupées qui conditionnent à l’âge adulte, et ses humiliations nuancées par de petites joies, toutes les étapes d’une vie de femme y passent. D’une femme occidentale née au début des années 1980, plus précisément, comme Pauline Bureau et les membres de sa compagnie.

Presque étrangères aux grandes luttes féministes, les trentenaires ne sont pas l’objet dans la pièce d’un déballage de lamentations. Certes, les inégalités entre les deux sexes sont soulevées, de même que les carcans qui, bien que plus discrets que par le passé, continuent de contraindre les corps et les esprits des femmes. Mais ces navrants constats sont exprimés avec un dynamisme si débordant qu’aucun misérabilisme n’a le temps de s’y installer. La boule à facettes composée par les cinq artistes ne s’arrête jamais de tourner ni de donner forme à de nouveaux visages du féminin. De nombreuses techniques scéniques sont convoquées pour cela : vidéos des actrices reprenant des propos de Pierre Bourdieu, de Virginie Despentes et de Marguerite Duras, chansons style cabaret interprétées avec fougue par l’excellente Laure Calamy, et douces mélodies accompagnées par le musicien Vincent Hulot, danses, prises de parole individuelles et collectives, scènes de vie… Autant de déclinaisons autour de la nature féminine qui s’assemblent joyeusement entre elles en une subtile mosaïque-hommage à la complexité d’un sexe beaucoup moins faible qu’avant, mais pas encore tout à fait fort.

Légèreté et sérieux, classique et contemporain se répondent à merveille. Et tous ensemble disent qu’une femme ça rit et ça chante, ça réfléchit et ça crée. Que ça ne doit être réduit à aucun modèle, aussi souple et moderne soit-il. Car ce serait figer ce qui est par nature mouvant, et définir ce qui échappe à toute tentative d’enfermement dans des notions trop étroites. D’où le choix très judicieux du patchwork comme esthétique de Modèles, et de la délicieuse explosion gestuelle et verbale portée par les cinq talentueuses féministes.

Théâtre
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