Marche pour l'égalité : la belle cacophonie

Les commémorations pleuvent pour le trentième anniversaire de la Marche pour l'égalité. Certains anciens marcheurs, encore bien actifs, crient à la récupération. Revue d'effectif.

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C'est à s'y perdre. Trente ans bientôt jour pour jour après l'arrivée à Paris de la Marche pour l'égalité et contre le racisme, le 3 décembre 1983, on ne compte plus les célébrations. Film, documentaires, livres-témoignages, colloques et autres forums se succèdent partout en France, avec, en point d'orgue, deux manifestations nationales... Concurrentes.

Les militants de l'ombre, tantôt spécialistes de la lutte contre les discriminations, tantôt experts des combats en justice contre les « crimes racistes et violences policières » bénéficient avec ce trentenaire d'un « moment » rare pour mobiliser et d'une (petite) fenêtre médiatique.

Ce sont par exemple les associations ACLeFeu à Clichy-sous-Bois, le Tactikollectif (d'où émanent les Motivé(e)s) à Toulouse ou le mouvement lyonnais Agora-Valeurs des quartiers, qui se revendiquent de l'héritage des marcheurs de 1983, en dehors des grandes organisations du mouvement antiraciste. Réunies au sein du collectif Égalité des droits et justice pour tous, des dizaines d'associations, rejointes par la gauche du PS, appellent à manifester le 7 décembre à Paris.

Mais cet appel risque d'être occulté par une autre «marche contre le racisme», convoquée par des organisations nationales antiracistes et syndicales en réaction aux propos racistes contre Christiane Taubira, le 30 novembre dans toute la France.

SOS Racisme, «un peu embarrassée»

Les accusations de récupération n'ont pas tardé à apparaître. Trois anciens marcheurs ont même créé vendredi une association pour dénoncer les «  récupérations politiques et mercantiles » . Christian Delorme, un des organisateurs de la marche de 1983 surnommé le « curé des Minguettes », précise :

« Il s'agit de réunir les gens qui ont été impliqués et de donner la parole aux uns et aux autres. La marche portait un message d’ouverture et de fraternité qui ne peut pas être récupéré. »

Ce lundi, sur Twitter, le sociologue Marwan Mohammed, pointe aussi le risque de «dépolitisation» de la marche :

C'est le retour d'une éternelle – et insoluble – accusation, directement destinée à SOS Racisme, qui s'est créée en 1984 sur l'élan de la seconde marche, « Convergence ». «L'association s'est toujours présentée comme une héritière de la marche, raconte Abdellali Hajjat, sociologue et auteur d'une étude sur la marche de 1983 . Elle est un peu embarrassée par cette première grande commémoration de l'événement, car elle s'accompagne de sa remise en cause. »

Trente ans après, cette vieille querelle a achevé de rompre le dialogue au sein du mouvement antiraciste. «  C'est un fonds de commerce malsain, qui consiste à remettre tout sur le dos de SOS Racisme. Mais la génération qui est à la tête de l'association aujourd'hui n'était pas née en 1983 ! », tempête Samuel Thomas, porte-parole de la Maison des Potes. Le réseau national, très proche de SOS Racisme, bouclera le 5 décembre un tour de France de 53 villes, à l'occasion du trentenaire de la marche de 1983.

« Ce qui est dangereux, c'est le sectarisme. Cela abîme des gens qui sont prêts à s'unir. Nous devons nous réunir autour de revendications », s'attriste le militant.

Des arguments qui n'émeuvent pas Mohamed Mechmache, cofondateur d'ACLeFeu, qui a ravi depuis 2005 une partie de la lumière médiatique de SOS Racisme, avec un discours très critique envers l'association. « Il y a déjà eu il y a trente ans une OPA sur la Marche pour l'égalité, nous n'allons pas aujourd'hui nous afficher aux côtés de ceux qui en ont été les acteurs » , s’agace le militant, qui ne manifestera pas le 30 novembre.

« La politique, c'est les bourgeois »

Les célébrations n'auront donc pas permis de faire la synthèse, y compris parmi les anciens marcheurs, eux-mêmes divisés :

Les moins politisés, notamment les initiateurs de la marche et de SOS Avenir Minguettes, « ont découvert le monde politique avec la marche et la plupart n'ont pas continué à militer après, analyse Abdellali Hajjat . Ils véhiculent un discours sur l'apolitisme qui renvoie à une définition assez typique du politique par les classes populaires : “La politique c'est les autres, les bourgeois“. »

C'est le cas encore aujourd'hui de Toumi Djaïdja, initiateur de la marche, qui insiste surtout lors de ses nombreuses interventions publiques sur la non-violence. Le « racisme institutionnel» et les « violences policières » ne font pas partie de son vocabulaire.

D'autres marcheurs, militants « établis » ou politisés par la marche, vont plus loin, avec, eux encore, leurs propres différences de vues. Notamment sur la stratégie à adopter face aux grandes organisations et sur les priorités d'action.

« Associations riquiqui »

On trouve de tout, donc, dans le joyeux capharnaüm de ce trentenaire de la marche. Tout est bon à prendre, estime d'ailleurs Mehdi Bigaderne, cofondateur d'ACLeFeu, qui boucle deux mois le « tour de France de la mémoire » dans une trentaine de villes. « Plus on en parle, mieux c'est » , juge même ce militant qui redoute le caractère systématique de l'accusation de récupération. « Le plus important est de ne pas rester focalisé sur la marche, mais de nous demander ce qui a changé et de tirer le bilan de 30 ans de politique de la Ville » .

D'autant que les années fastes de SOS Racismes sont révolues. Sur le terrain, l'association peine à rassembler. « Les grandes associations sont émiettées par la mise en concurrence pour les subventions. Elles sont devenues riquiqui , constate Samuel Thomas. Et les divisions n'arrangent rien. Les gens qui ont de l'énergie à investir ne veulent pas le faire dans des querelles. »

Un constat partagé par Christian Delorme : «Nous ne sommes plus dans une époque où les organisations ont suffisamment de crédit pour rassembler . Face à la montée du Front national, tout le monde est un peu démuni.»

Raison de plus, pour cette figure de 1983, de ne pas laisser les divisions entacher une belle histoire.

Lire > Marche pour l'égalité : le programme du trentenaire
Le 3 novembre 1983, le ministre de la Culture, Jack Lang, rejoint les marcheurs entre Beauvais et Creil. - PIERRE VERDY / AFP


Photo : DOMINIQUE FAGET / AFP

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