« Ainsi soient-ils », sur Arte : Dieu reconnaîtra sa série

Arte lance la saison 2 de sa fiction Ainsi soient-ils . Dans les arcanes de l’Église, à contre-courant de nombre de productions, mais avec le succès à la clé.

Jean-Claude Renard  • 25 septembre 2014 abonné·es
« Ainsi soient-ils », sur Arte : Dieu reconnaîtra sa série
© **Ainsi soient-ils** , à partir du jeudi 2 octobre, 20 h 50, Arte (deux épisodes chaque jeudi). Photo : Zadig Productions

Le hasard du calendrier, ça n’existe pas, ou peu. Deux semaines après que le géant américain de la vidéo à la demande, Netflix, avec ses séries à haute dose, a débarqué en France, Arte diffuse la deuxième saison d’une série inaugurée voilà deux ans déjà, Ainsi soient-ils. Une fiction en huit volets annoncée et programmée longtemps à l’avance par la chaîne franco-allemande.

Écrite par David Elkaïm, Vincent Poymiro et Arthur Harari, réalisée par Rodolphe Tissot, cette série met en scène une poignée de jeunes séminaristes à Paris. Un étudiant en archéologie, un fiston dont la mère est immature, le rejeton d’un riche entrepreneur, un petit caïd en quête de rédemption (entre la saison 1 et 2, un séminariste a lâché prise). Tous placés sous l’aile d’un ancien prêtre-ouvrier, mentor assumé, puis remplacé par un autre supérieur, acariâtre, austère, loin de tout paternalisme. En un lieu où se pêle-mêlent une économie en berne, des luttes de pouvoir, des doutes et des failles, le rapport à la foi et à l’engagement, et, au-dessus de toutes les têtes, une politique politicienne menée par le Vatican. Tout le théâtre de l’Église, pas moins, et pas vraiment un long fleuve tranquille. La série aurait pu être un regard sur la vie d’un séminaire, à l’encéphalogramme plat. Du tout. C’est que les rumeurs de la ville, ses chaos, pénètrent facilement dans les murs. Les Capucins n’ont rien d’un camp retranché à l’écart du monde. Dans la saison 1, était largement développée la question des sans-abri, de la sexualité et de l’homosexualité ; dans cette seconde saison, celle du mariage pour tous (entre crispation et tolérance). Ce sont des séminaristes qui écoutent de la musique contemporaine, fument, boivent des coups, jurent, poussent au blasphème, réparent une plomberie, s’inscrivent dans les débats de société, parlent de sexe, s’insurgeant quand on voudrait les faire passer pour de « simples créatures à qui on a ajouté une bite en plus ». Des hommes de leur temps.

C’est toute l’originalité de cette fiction, à la fois intime et universelle, époustouflante immersion dans les arcanes de l’Église. Avec quelque chose de singulier : le manque d’artifice et la simplicité. En témoigne cette scène où deux apprentis prêtres viennent confronter leur vocation aux questions de gamins dans une école primaire, des questions directes, naïves et finalement des plus délicates. Même simplicité dans la bande sonore, ou plutôt l’absence d’une certaine tonalité, celle qui faussement renforcerait un suspense, avec ses notes anxiogènes. À l’instar des non-dits, des silences, des hésitations ponctuant le discours, des séquences qui semblent prendre leur temps. Non pas qu’elle avance au ralenti, mais elle ne surajoute pas, tout en restant rythmée, bouleversée dans l’entrelacs de ses intrigues. Finement réalisée, jouissant des ombres et lumières que prête aisément le cadre, au diapason des tourments intérieurs, la série s’enorgueillit aussi de la densité de ses caractères, de ses comédiens. Ainsi soient-ils n’est pas portée par un personnage, un seul héros ou anti-héros, mais plusieurs. Plusieurs fortes personnalités qui font de la série un travail d’équipe équilibré, où chacun prend à son tour le récit à son compte.

S’y distinguent tout de même trois caractères, crevant l’écran (comme on dit) : Samuel Jouy, dans la peau d’un dur à cuire, réprouvé exemplaire, dans le rôle de José del Sarte, et dont le nom renvoie directement aux tableaux réalistes du peintre de la Renaissance ; Thierry Gimenez, en père Bosco, atrabilaire en butte à la maladie, volontariste, autoritaire ; ou encore Jacques Bonnaffé, en président de la Conférence des évêques, prodigieux, tout en subtilité, fragile, fébrile, puissant, passant d’un registre à l’autre, concentrant peut-être à lui seul tout ce que recèle Ainsi soient-ils. Autant de comédiens remarquables, dans une œuvre s’épargnant donc les stars et la spectacularisation. Résolument à contre-courant d’une production française ou internationale tournée principalement vers le polar, le fantastique ou la fiction politique, la première saison avait connu un réel succès d’audience (jusqu’à 1,5 million de téléspectateurs). Ce qui tendrait à prouver que la création originale a encore des jours devant elle. Surtout quand elle prend des risques.

Médias
Temps de lecture : 4 minutes