Cette forêt appelée poésie…

Un album rappelle l’itinéraire poétique et politique de Radovan Ivsic.

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« Dans le noir, les branches s’enchevêtraient silencieusement, des feuilles inconnues se précipitaient et le vertige foisonnait », écrivait le poète et dramaturge croate Radovan Ivsic, grand combattant de la liberté, disparu en 2009. Après avoir fait rééditer ses Poèmes et son Théâtre (en 2004 et 2005), et fait paraître un texte posthume, Rappelez-vous cela, Rappelez-vous bien tout, Gallimard publie Radovan Ivsic et la Forêt Insoumise, album majestueux fruit d’une exposition qui se tint au Musée d’Art contemporain de Zagreb, dont Annie le Brun, à qui l’on doit également l’exposition Sade, Attaquer le Soleil au Musée d’Orsay en 2014, a conçu le parcours. L’album propose une traversée de l’œuvre du poète, une œuvre hantée par l’obscurité, le vertige du vivant, que seule la métaphore de la forêt semble pouvoir désigner.

Conçu lui-même comme une forêt, le livre met en scène, comme le mouvement des branches qui s’étendent, des fragments du célèbre poème Narcisse ou de la pièce Le Roi Gordoganne entre autres, des paroles illustrées par une série de tableaux et de photographies qui, grâce à la dimension des pages, envahit l’œil du promeneur. Le poète n’écrivait-il pas : « Les couleurs m’encerclent et me soulèvent. Ce que je vois alors, ce n’est plus un arbre, ni une montagne, ni un lézard, ni l’arc-en-ciel, ni le jour » ?

Essai, recueil, l’album est aussi un catalogue d’œuvres d’art sur la forêt. Allant du XVe au XXIe siècles, les œuvres de Gaston Phébus, de Gustave Courbet, de Toyen, du Douanier Rousseau, de Masson, les photos de Sandra Vitaljić, semblent toutes converger vers la même idée : loin de la géométrie des jardins, la forêt est l’image de ce qu’il y a de plus inquiétant, de plus vertigineux dans le désir et l’imagination. Elle n’a pour seule limite que le cadre arbitraire de la toile. En d’autres termes, elle est l’image même de la poésie.

Certes la poésie de Radovan Ivsic est sensible à la tradition de l’errance chevaleresque, à la nature, au mystère, à l’aspect plastique de la forêt, mais c’est surtout parce qu’elle est insoumise qu’elle est une forêt : insoumission au titisme d’abord, insoumission aux codes mêmes du surréalisme dont l’écrivain cherchait à repousser la lisière. Comme l’explique Annie le Brun dans le bel essai introductif, c’est précisément cette même forêt que le monde capitaliste cherche à éradiquer, à couper, à rentabiliser. Déforestation et marchandisation de la poésie ne sont, au fond, qu’une seule et même chose.

On ne peut donc que conseiller ce livre dont on attend la réimpression, non seulement parce qu’il sublime le genre attendu de l’album d’exposition, qu’il permet de redécouvrir l’œuvre d’un poète essentiel à l’histoire du surréalisme européen, mais aussi et surtout parce qu’il est un manifeste : il donne envie de marcher en pleine nature, d’affronter l’étrangeté de la forêt, ou, pour le dire autrement, de lire enfin de la poésie.

Annie le Brun, Radovan Ivsic et la Forêt Insoumise, Gallimard, 2015.


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