Grasset : la fascisation à l’ouvrage

En plaçant sous ses ordres la maison d’édition, Bolloré poursuit son offensive idéologique sans réelle résistance.

Christophe Kantcheff  • 17 avril 2026
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Grasset : la fascisation à l’ouvrage

Telle une pieuvre tentaculaire, Vincent Bolloré étend son emprise, cette fois-ci sur les éditions Grasset. Mais d’emblée un point d’histoire est nécessaire. Novembre 2023 : le groupe du milliardaire, Vivendi, prend le contrôle de Lagardère Publishing, numéro un de l’édition en France avec Hachette livre. Dans son escarcelle tombent ainsi de nombreuses maisons dont Grasset, Fayard, Stock, Lattès, Calmann-Lévy, Armand Colin, Larousse…

Dès lors, au vu de ses pratiques avec les médias qu’il a rachetés, une menace de redressement idéologique plane sur toutes ces sociétés. Pourquoi en serait-il autrement ? Pourquoi l’industriel catholique ne profiterait-il pas du prestige dont jouissent ces maisons pour prolonger son offensive politique ? Le pdg d’Hachette, Arnaud Nourry, n’en avait-il pas fait les frais de manière anticipée en étant brutalement démis de ses fonctions deux ans plus tôt par Arnaud Lagardère comme gage donné à Bolloré ?

Pour autant, les prises de position des écrivains liés désormais à Vivendi sont rares. On fait le dos rond (ou l’autruche) : c’est avec un éditeur ou une éditrice qu’on a tissé des liens de travail, pas avec un groupe. Et tant que ce professionnel est en place…

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Puis la fascisation de Fayard a lieu, avec pour étendard Éric Zemmour et son éditrice Lise Boëll, désormais PDG de cette maison, suivis de fleurons de la réaction dont nous nous épargnerons la liste nauséabonde. C’est aujourd’hui au tour de Grasset – on imagine l’angoisse qui doit être de mise aujourd’hui chez Calmann-Lévy, où publie Pierre Lemaître, ou chez Stock, dont les dernières nouveautés comptent les livres de Pierre Haski ou de Nassira El Moaddem.

Quelle qu’en soit la raison – l’intervention directe de Bolloré pour imposer la date de sortie du prochain Boualem Sansal ou la publication d’un sombre auteur, Nicolas Diat, également éditeur chez Fayard – le départ forcé d’Olivier Nora, PDG de Grasset depuis 2000 et éditeur très apprécié, non seulement laisse les salariés de la maison dans une situation non enviable, mais est synonyme d’une complète dénaturation. Son remplacement par un sbire du milliardaire ne connaissant rien à ce métier en est la préfiguration.

Conséquence : 240 auteurs et autrices (à l’heure où ces lignes sont écrites) signent une lettre de départ. Un acte fort, inédit, qui n’est pas sans audace – la clause de conscience à laquelle les journalistes peuvent avoir recours en cas de changement d’actionnaire n’existe pas dans l’édition.

Il met en péril l’existence même de leurs livres publiés chez Grasset. Leurs homologues ayant voulu quitter Fayard en savent quelque chose : étant donné les règles régissant les contrats établis entre éditeurs et auteurs, très en défaveur des seconds, il leur est très difficile de récupérer leurs droits.

Le départ n’est pas toujours une option possible

Mais il est clair que cet acte n’est pas à la portée de chacun.e. Parce qu’il existe un tiers état de la littérature, une précarisation grandissante dans la culture qui paralyse. Tous les écrivains et les chercheurs n’ont pas le statut privilégié de best-sellers comme les signataires Virginie Despentes ou Bernard-Henri Lévy, qui en outre disposent d’une clause exceptionnelle dans leur contrat qui les lient au sort d’Olivier Nora.

Ceux-là, comme d’autres habitué.es des tableaux des « meilleures ventes » et des médias, également signataires – Sorj Chalandon, Frédéric Beigbeder, Anne Berest, Laurent Binet, Pascal Bruckner, Caroline Fourest, Delphine Horvilleur, Olivier Guez, Alain Minc, Laure Adler, pour ne citer qu’eux –, trouveront sans problème refuge chez Gallimard, Albin Michel ou le groupe récemment fondé par Arnaud Nourry déjà cité, et donc en mal d’auteurs, Les Nouveaux éditeurs.

En outre, les écrivain.es programmé.es pour la prochaine rentrée, et ceux qui officient également comme éditeurs chez Grasset, et sont donc salariés, n’ont aucune marge de liberté.

Le milliardaire n’a aucune considération pour les œuvres de l’esprit, sinon sous forme d’objets de propagande.

Il n’y a peut-être que sur CNews qu’on prétend que Vincent Bolloré nourrit une passion pour les belles-lettres. Le milliardaire n’a aucune considération pour les œuvres de l’esprit, sinon sous forme d’objets de propagande. On imagine la composition des futurs programmes Grasset : la cohorte des racistes et des antisémites qui n’ont plus d’éditeur seront récupérés – Renaud Camus, Marc-Edouard Nabe, Richard Millet… –, des repris de justice invités – Alain Soral, Dieudonné… –, et des auteurs de dixième zone, aigris et revanchards, trouveront enfin un lieu où paraître.

C’est tragique du point de vue de l’édition. Grasset a occupé une place de choix dans la littérature française, surtout par le passé. La maison a en effet à son catalogue Mauriac, Malraux, Giono ou, plus près de nous, Pascal Quignard. Mais la guerre culturelle et idéologique menée par Vivendi, et dont le but est l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite, est tout aussi mortifère pour notre démocratie.

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On aurait tort toutefois d’avoir les yeux uniquement braqués sur les agissements de ce groupe. Bolloré a des alliés objectifs, sans compter les idiots utiles. Les politiques aux responsabilités en France depuis quelques décennies en font partie, qui n’ont pas bougé face aux mouvements de concentration dans les médias et l’édition.

Certes, la commission européenne a contraint Bolloré, pour acquérir Hachette, à céder l’autre groupe d’édition qu’il possédait, Editis. Mais ce fut pour le revendre à un autre milliardaire, Daniel Kretinsky. En visite au Salon du livre qui se tient en ce moment à Paris, Emmanuel Macron a tenu à « défendre (…) le pluralisme éditorial » et loué « la liberté des auteurs, leur qualité, le rôle de l’éditeur ». Conseillons à ce Narcisse un livre où il devrait se retrouver : Le Tartuffe, de Molière.

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