À Beaumont-sur-Oise, colère et émotion en l'honneur d'Adama Traoré

Ce samedi était organisée une marche pour rendre « justice à Adama ». Un an plus tôt, le 19 juillet, le jeune homme de 24 ans trouvait la mort dans une gendarmerie du Val-d’Oise et de nombreuses zones d’ombre restent encore à éclaircir.

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S ans justice, vous n’aurez pas la paix ! », scande avec véhémence Assa Traoré, foulard sur la tête. Un an après la mort d’Adama Traoré, une foule s’est réunie à Beaumont-sur-Oise afin de lui rendre hommage et pour que « justice » soit rendue. Le 19 juillet 2016, jour de sa mort, aurait aussi été celui de son vingt-quatrième d'anniversaire. À la suite d’un plaquage au sol par trois gendarmes, il aurait fait savoir qu’il avait du mal à respirer. Puis, pendant le trajet, il a fait un malaise, avant de décéder peu de temps après dans la cour de la gendarmerie.

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« Il y a eu la contre-expertise, donc les médias traditionnels se sont sentis obligés d’en parler », explique Brahim, 29 ans, qui souligne l’importance d’être présent aujourd’hui car « à chaque mort, il faut être dans la rue ! ». La famille du défunt dénonce les techniques d'interpellation qui peuvent être à l'origine d'une asphyxie. C’est finalement cette version qui a été confirmée le 4 juillet dernier par une contre-expertise, alors que l’ONU exige une « enquête impartiale ». Depuis le 19 juillet 2016, Bagui, Youssouf, Cheikne et Yacouba Traoré, Dooums et d'autres soutiens ont été arrêtés et certains sont toujours derrière les barreaux. Parmi eux, deux frères d’Adama Traoré, tandis qu’un troisième est mis en examen. La mère, Oumou Traoré, a été convoquée en juin tandis que les gendarmes responsables de la mort d’Adama Traoré sont toujours en fonction. Depuis un an, les descentes de police se multiplient dans le quartier.

« Ça pourrait être mes enfants »

C’est sous un temps grisâtre qui laisse parfois s’échapper quelques gouttes de pluie que débute la conférence de presse, devant la mairie de Persan. « L'affaire n’ira pas vers un non-lieu », martèle Assa Traoré, entourée de journalistes. « Les mensonges de l'affaire ont commencé le soir même et tant que justice n'est pas faite, on ne sera pas tranquilles », précise avec pugnacité la mère d’Adama, Oumou Traoré, vêtue d’un blazer violet. Submergée par l’émotion, elle a du être évacuée peu de temps après, à la suite d’un malaise.

« Pas de justice pour qui ? pour Adama ! », peut-on voir écrit, sur une banderole, en tête d’un cortège qui tarde à partir. Sur de nombreux T-shirts des manifestants : « Justice pour Adama. Sans justice, vous n’aurez pas la paix ». Sont également présents de nombreux enfants, accompagnés de leurs parents : « C’est important d’être là car ça peut aussi être mes enfants », explique une femme en serrant la main de son fils.

« Qu’est ce qu’on veut ? La vérité ! »

Plus d’un millier de personnes étaient rassemblées en l’honneur d’Adama Traoré. Une foule sociologiquement et ethniquement hétérogène se déplaçait, dans le calme, vers les lieux symboliques qui ont accompagné sa mort. En premier lieu, la gendarmerie de Persan, devant laquelle la marche stationne quelques instants. Plusieurs « Wouh ! » et des « Gendarmes assassins ! » se laissent entendre, juste avant la minute de recueillement. Les paroles de l’imam, prononcées en arabe, résonnent dans un silence quasi-religieux. Certains visages sont crispés, des hommes et des femmes ferment les yeux, dans une foule où bonne humeur se confond avec révolte. « Les journalistes sont là en force ! » lance un jeune homme, entre étonnement et satisfaction, peu après la minute de recueillement. Nombreuses sont les personnes qui filment l’événement avec leur smartphone afin d'en diffuser les images.

Le staff, ultra-organisé, s’occupe de quadriller la marche. Au milieu, Assa Traoré, en colère, motive la foule. « Elle devient une vraie militante ! » confie, enthousiaste, un jeune homme de 29 ans. Devant l’appartement de son frère, elle raconte chaque détail de l’interpellation musclée. C’est dans ces ruelles, à côté d’un bar dans lequel Adama Traoré se rendait régulièrement avec ses amis qu’elle a eu lieu. « Ils ont tué Adama ! » scande sa sœur, lasse, en désignant, avec son doigt, l’appartement. « Aujourd’hui, c’est vous qui avez cette dernière pensée pour lui », explique t-elle.

« La liste des morts s’allonge »

« Zyed, Bouna, Théo et Adama. On oublie pas, on pardonne pas ! », crie t-on, à maintes reprises, pendant cette marche. En tête de cortège, plusieurs victimes de violences policières et familles de victimes étaient présentes : Théodore Luhaka, victime de viol présumé à la matraque par un policier le 2 février 2017, tout comme le père de Curtis R. et la sœur de Babacar Gueye.

Youssef Mahdi, 24 ans, Nelson Lobry, 14 ans, Christian Courchay, 22 ans… plusieurs noms écrits en rouge, accompagnés d’un « Pourquoi ??? », composent une banderole affichée à l’entrée du square, en fin de parcours. Impossible d’y échapper, cette liste surprend d’abord par le nombre de victimes – plus d’une cinquantaine – et par le jeune âge des morts. « Ils sont très jeunes ! Et la liste s’allonge de plus en plus… » murmure, indignée, une jeune femme. Selon l’Acat – Action des chrétiens pour l’abolition de la torture –, il y a eu un mort par mois en moyenne entre les mains de la police ces cinq dernières années.

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À l'arrivée de la marche, plusieurs jeunes montent sur le toit d’un des immeubles de Boyenval, en face du square, et déploient une banderole avec écrit « Justice pour Adama ». Les fumigènes utilisés par ces jeunes laissent échapper de la fumée de plusieurs couleurs dans le ciel. Du rap se déclenche. Après le recueillement, place à la convivialité. Un grand repas est organisé avec de nombreux échanges, un théâtre forum et des animations pour enfants. Des personnes interviennent, une par une, sur une petite scène. L’une d’entre elles explique, par exemple, de manière pédagogique, les circonstances de la mort du jeune homme, et le plaquage ventrale, technique d’immobilisation présentant un fort risque létal. Une simulation est ensuite proposée au public. Un jeune subit un contrôle de police, puis se rebelle : une balayette et un plaquage de ce type s’ensuivent, avec le poids des trois autres sur le corps, comme pour Adama Traoré.

Un peu plus tard, sur la banderole jaune en l’honneur des personnes victimes de violences policières, un homme cagoulé tague un dernier nom avant de partir : « Adama Traoré 25 ».


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