La finance climaticide sur le banc des accusés

Des ONG ont fait le procès fictif des financeurs de projets liés aux hydrocarbures, en grande partie responsables du dérèglement climatique.

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A ujourd'hui, est un jour très spécial. C'est la journée internationale des droits humains. Il y a exactement trois ans, j'étais détenu parce que j'étais, parce que je suis un défenseur des droits humains », raconte Fausto Sánchez Roblero, leader communautaire du peuple maya Mam au Guatemala. D’une voix lente, et en espagnol, il détaille comment l’État du Guatemala l’a criminalisé parce qu’il se bat contre un projet de centrale hydroélectrique porté par l’entreprise Hidro Sala. « J'ai vécu une torture psychologique, ainsi que ma famille et mes enfants, de la part de l'entreprise et de l'État, qui m'a maintenu en détention pendant deux ans et trois mois », poursuit-il, devant les quelque 200 personnes réunies dans ce « Tribunal des peuples impactés par la finance climaticide ».

Parallèlement au One Planet Summit, ou sommet Climat et Finance, organisé à Paris par le gouvernement français le 12 décembre, plusieurs ONG dont 350.org, Attac, Les Amis de la Terre (et beaucoup d’autres), ont lancé les festivités, avec la campagne Pas un euro de plus pour les énergies du passé. Pour ce procès fictif, le rôle des juges est confié à Aurélie Trouvé, coprésidente d’Attac, Marie Toussaint, présidente de l’association Notre affaire à tous qui milite pour la justice climatique, et Brett Fleishmann de 350.org. Ce jugement est évidemment symbolique puisqu’aucune personne physique n'est sur le banc des accusés, mais permet de donner la parole aux victimes de ces projets, les oubliés du grand cérémonial d’Emmanuel Macron.

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Rolando López Crisóstomo accompagne son comparse depuis le Guatemala pour témoigner. Membre du conseil maya Mam dans la région de San Marcos, il dénonce sans trembler le pillage des terres autochtones par l’État et les entreprises, au nom du profit. « Sur le territoire maya, en particulier dans deux municipalités habitées par les communautés autochtones, il y a des licences d'extractions minières, des constructions hydroélectriques, des monocultures, du pétrole, autorisés par les institutions de l'État sans consultation et information des populations, et sans respect des normes nationales et internationales », énumère-t-il. Un exemple précis : la mine d’or Marlin, à San Miguel Ixtahuacán, gérée par l’entreprise Goldcorp, engendre la disparition des sources d’eau, des conflits sociaux, des dégâts sur les habitats, des maladies de peau…

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Des populations autochtones invisibles face aux mains garnies de dollars des géants des énergies fossiles. Yossi Cadan, responsable mondial des campagnes de désinvestissement pour 350.org, décrit la situation au Canada, notamment l’exploitation des sables bitumineux en Alberta qui cause des déforestations et des cas importants de pollution de l’eau. « Mais c’est aussi une question de droits humains : le racisme environnemental est une réalité au Canada. En 2001, 1 200 communautés de Premières nations vivaient dans un périmètre inférieur à 200 km des opérations minières. Or ces populations connaissent de nombreux problèmes de santé, notamment un taux élevé de cancers. Il n’y a eu aucune évaluation des risques environnementaux, sanitaires, ni des impacts culturels et spirituels sur les communautés autochtones d’un tel projet », déplore-t-il.

Double discours

Certains projets mettent en exergue l’hypocrisie de la France, qui se pose en garant de l’Accord de Paris et donc en première ligne de la bataille contre le réchauffement climatique, mais dont les banques ou les entreprises phares n’hésitent pas à bafouer les règles élémentaires. Total a lancé des projets d’exploitation de gaz de schiste en Argentine, contaminant ainsi les eaux souterraines aux métaux lourds car la technique de la fracturation hydraulique est particulièrement gourmande en eau, qui ne peut être recyclée après usage. De même, au Texas, la Société générale joue toujours le rôle de conseiller financier de l’entreprise portant le projet de terminal de gaz au Texas. Précision : aux États-Unis, la majorité de la production de gaz est du gaz de schiste. C'est ainsi que deux acteurs économiques clefs français sont liés de près ou de loin au gaz de schiste, alors que ces forages sont interdits sur le territoire.

Un double discours à la française qui résonne particulièrement avec les « grands projets inutiles et imposés » qui s’accumulent dans l’Hexagone : le projet d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, le grignotage des terres agricoles pour le projet de centre commercial et de loisirs hors normes Europacity, la construction tous azimuts de bâtiments pour accueillir les Jeux olympiques de 2024 et, bien sûr, le serpent de mer de l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

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Et de nouveaux projets, directement liés aux énergies fossiles, pointent leur nez. Philippe Assens, viticulteur, témoigne de la sécheresse exceptionnelle que connaît la région du Roussillon depuis plusieurs années maintenant : quasiment aucune pluie depuis trois ans, une augmentation de température de 2 degrés en quarante ans, des cours d'eau à sec, et donc des récoltes de raisin très faibles. « Nous avons atteint le seuil de viabilité de la végétation. Malgré nos efforts, la terre ne peut pas donner plus que ce qu'elle a, se désole-t-il. Nous voulions des aides mais à la place, l'Union européenne nous propose de gros projets d'investissement sous la forme d'un gazoduc, le Midcat, destiné à drainer du gaz liquide venant du Maghreb jusqu'en Europe. » En Italie, les habitants se mobilisent contre un autre projet de gazoduc, Trans Adriatic (TAP), dont l’ambition est d’acheminer le gaz depuis l’Azerbaïdjan.

Aberrations en série

Les récits s’enchaînent, les aberrations aussi. Au Bangladesh, l’une des plus grandes forêts de mangroves au monde, abritant des centaines d’espèces d’arbres, de poissons, de reptiles et même les derniers tigres du Bengale, est menacée par… une centrale à charbon ! « La centrale de Rampal, située à seulement 14 kilomètre de la forêt, ne produira que 1 320 mégawatts d'électricité mais rejettera 80 tonnes de CO2, engendrera l'abattage de 340 millions d'arbres et polluera l'environnement au soufre ou à l'arsenic, détaille Rakibul Islam, représentant du comité national qui protège les ressources naturelles. La Banque mondiale a financé en partie ce projet alors qu'elle devrait protéger l'environnement, avant de penser aux profits. Nous lui demandons de reconsidérer sa décision. » La Banque mondiale est l’un des co-organisateur du One Planet Summit.

Le verdict des juges d'un soir est sans surprise : les entreprises sont jugées coupables de tous les chefs d’accusation, comme les gouvernements du Nord et du Sud, et les institutions internationales. Ils concluent sur une note de résistance :

En Asie de l’Est, en Asie du Sud, en Europe, en Afrique, dans les îles du Pacifique ou en Amérique, un mouvement naît, et tournera cette crise dans une transition juste, appelant à ne pas céder un euro de plus aux énergies du passé.


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