Parcoursup : l'hypocrisie de la sélection à l'université

Le gouvernement le martèle depuis cet été : la réforme de l'accès à l'université ne se fera pas par la sélection. L'ouverture de Parcoursup, nouvelle plate-forme d'orientation, démontre pourtant le contraire.

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O n n'utilise pas le mot sélection, c'est un mot qui divise en France. C'est beaucoup plus intéressant de parler d'orientation réussie. » C'est ce qu'expliquait Jean-Michel Blanquer sur Europe 1 ce lundi 15 janvier, date d'ouverture de Parcoursup, la nouvelle plate-forme d'inscription post-bac. Une phrase qui démontre toute l'hypocrisie du gouvernement sur la question de l'accès à l'université, car il est effectivement question de sélection. Si le terme « orientation », qu'elle soit réussie ou non, revient très souvent dans la bouche des ministres et députés LREM, il s'agit surtout d'un élément de communication. Dans le plan étudiants de Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, la préoccupation est de gérer le flux des étudiants qui arrivent chaque année dans le supérieur et notamment dans les filières en tension où le tirage au sort était utilisé sur l'ancienne plate-forme Admission Post-Bac (APB). À aucun moment dans le texte il n'est question d'orientation en amont, ce qui est paradoxal pour un projet de loi relatif à l'orientation et à la réussite des étudiants.

Un cadrage national flou

Dorénavant, les futurs bacheliers devront remplir les prérequis – que le gouvernement a rebaptisé « attendus » –, édictés par le ministère et publiés le 12 décembre 2017. Ces « éléments de cadrage » pour chaque mention de licence sont particulièrement vastes et peuvent parfois faire sourire. On apprend par exemple que pour entrer en licence des sciences techniques des activités physiques et sportives (Staps) il faut « manifester un intérêt pour l’exercice de responsabilité collective, associative ou citoyenne ». Certaines licences comme celles de psychologie ou d'informatique requièrent des compétences dans les disciplines scientifiques, sans que soit précisé ce que cela entend. Est-ce une obligation de filière, d'option ou de notes ?

« Ce cadrage est général, non restrictif, et donne beaucoup de latitude aux universités, au risque d'obtenir une définition locale polarisée et très inégale en fonction des établissements », critique la Fage, le syndicat étudiant majoritaire, pourtant favorable à la réforme. Car, ce qu'induit la réforme, c'est la concurrence entre les universités et entre les étudiants, les seconds étant hiérarchisés par les premières dans une stratégie qui leur est propre.

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8 millions de souhaits à traiter

Les universités pourront elles-mêmes décider quels seront leurs propres prérequis. C'est donc sur le niveau national et local que s'effectueront les critères de sélection. Les établissements pourront se baser sur les éléments de la fiche « Avenir ». Remplie par le candidat via Parcoursup, elle se compose des bulletins scolaires, avis du conseil de classe et d'une lettre de motivation. « Dans notre UFR de sociologie, nous recevons 12 000 à 15 000 candidatures, témoigne Annabelle Allouch, professeur à l'université de Picardie.

Nous avons décidé arbitrairement de placer la barre à 10 de moyenne en maths. C'est le logiciel qui sélectionnera les candidatures selon cette consigne. Nous ne pouvons pas évaluer le projet d'orientation global des l'étudiants : nous ne disposons ni des moyens financiers ni des moyens humains pour le faire.

Le gouvernement a annoncé la mise à disposition des établissements de 6 millions d'euros « pour reconnaître l'engagement des enseignants dans les déploiements de la réforme ». Un effort que certains trouvent insuffisant au vu des 8 millions de souhaits à traiter (les 800 000 futurs bacheliers devront inscrire dix vœux). De même, 22 000 places supplémentaires ont été ouvertes, mais pour 40 000 étudiants de plus qu'à la rentrée 2017.

Sélection par rationalité administrative

Mais, surtout, ne parlez pas de sélection puisque « l'université va dire oui à tout le monde, affirme Frédérique Vidal. Tous les étudiants seront inscrits dans la formation de leur choix mais les parcours seront adaptés. » Le fait est que les universités ne pourront dire « non » à un futur bachelier, à l'inverse des formations sélectives comme les classe préparatoires ou les BTS et IUT. Pour les facultés, les réponses possibles seront « oui », « oui si », situation dans laquelle l'étudiant se verra proposer un parcours personnalisé de remise à niveau, ou « en attente ». « Oui mais, lorsque l'on est à l'attente jusqu'à la fin de la procédure, ça signifie que l'on n'est pas pris dans cette filière. Ça ressemble beaucoup à un non quand même », ironise Romuald Bodin, auteur avec Sophie Orange de L'Université n'est pas en crise (éd. du Croquant, 2013). C'est donc une sélection sur dossier qui se met en place à l'entrée de l'université, fondée sur la conformité des étudiants aux attendus des universités. « Il n'est plus question de méritocratie, juste de rationalité administrative », continue le sociologue.

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La fin du droit à l'erreur

On demande alors aux futurs étudiants, généralement âgés de 17 à 18 ans, d'avoir déjà un parcours cohérent avec leur projet professionnel : avoir choisi la bonne filière, pris les bonnes options … « Cela donne l'idée que tout est joué après le secondaire », analyse Annabelle Allouch, auteure de La société du concours. L'empire des classements scolaires (Seuil, 2017). « Fini le droit à l'erreur pour ce qui est de l'orientation et avec lui, disparaît aussi la possibilité de recommencer dans un domaine peu ou pas connu jusque-là. Or l'université c'est aussi une phase de test où on essaye, on tâtonne et on se construit. Demander aux jeunes d'agir dans la précocité c'est rigidifier les destins scolaires. » La réforme écarte aussi les profils atypiques : avec cette sélection, il sera d'autant plus difficile de voir un diplômé de bac professionnel réussir à l'université ou un ancien littéraire briller en psychologie.

« Cette sélection impose aux étudiants de ne pas avoir le choix. Et, lorsque l'on regarde l'histoire des réformes du supérieur, on peut se dire que ce n'est peut-être qu'une première étape dans la fermeture sociale des universités », souligne Romuald Bodin. Première étape, peut-être, mais elle demeure incomplète : alors que Parcoursup est lancé, le projet de loi relatif à l’orientation et à la réussite des étudiants n'a toujours pas été voté et n'arrivera devant le Sénat que le 7 février.


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