Procès France Télécom : « Un climat de crise sociale au plus haut niveau »

Inspectrice du travail, syndicaliste et expert en économie ont défilé à la barre du tribunal de Paris, jeudi, à l’occasion de la troisième journée du procès France Télécom. Ils sont revenus sur les méthodes de « management de la terreur » mis en place par la direction.

Marion Dugrenier  • 10 mai 2019
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Procès France Télécom : « Un climat de crise sociale au plus haut niveau »
© crédit photo : FRANCOIS GUILLOT / AFP

E n 27 ans d’inspection du travail, je n’avais jamais eu de dossier avec autant de lettres de gens voulant mettre fin à leurs jours à cause de leur travail. » Sylvie Catala, inspectrice du travail, est mandatée à l’automne 2009 pour enquêter sur le dossier des suicides à France Télécom. Très vite, les documents faisant état de risques psychosociaux chez les salariés abondent sur le bureau de la fonctionnaire. Ils émanent de ses collègues sur tout le territoire, de la médecine du travail, du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de l’entreprise ou encore de la direction générale du travail (DGT). Tous dressent, selon Sylvie Catala, le tableau alarmant d’un « climat de crise sociale au plus haut niveau ». « Pas tellement compatible avec le climat de succès social dépeint par M. Lombard, PDG de France Télécom, mardi dernier », glisse malicieusement un conseil des parties civiles, jeudi 9 mai, au troisième jour de ce procès d’une ampleur historique.

À lire aussi >> France Télécom : les documents qui accablent le système Lombard

Système généralisé de pression

Dix ans après les faits, jeudi 9 mai 2019, c’est d’un pas décidé que l’inspectrice du travail s’est avancée à la barre du tribunal correctionnel de Paris, qui juge depuis lundi sept anciens dirigeants de France Télécom pour des faits de harcèlement. Dans le viseur de la justice ? La stratégie managériale « brutale » visant à réduire massivement les effectifs de l’ancienne entreprise publique, secouée par une crise de suicides des salariés entre 2008 et 2009.

En effet, dès 2006, le plan Next et son volet social ACT planifient la suppression de 22 000 emplois, le changement de métier de 10 000 salariés et le recrutement de 6 000 personnes. Problème : impossible de licencier des fonctionnaires, qui composaient encore à l‘époque deux tiers des effectifs de France Télécom. Se met alors en place un système généralisé de pression sur les salariés.

Objectif ? « Mettre en mobilité tout le monde », décrit Sylvie Catala. Le salarié est prié de réfléchir à son projet professionnel ; le manager chargé de détecter les postes non prioritaires à supprimer. « L’entreprise fait porter sur les salariés et les managers la politique nationale de concentration du personnel sur les postes prioritaires – commerciaux en boutique ou centres d’appel notamment – et de départ des autres. Ce n’étaient pas les salariés qui étaient visés, mais des postes qui n’étaient plus utiles à l’entreprise », ajoute l’inspectrice.

« Les salariés sont devenus des cibles »

Interrogée par la procureure, Sylvie Catala insiste : il ne s’agissait pas de décisions individuelles des managers, mais bien d’une politique nationale d’entreprise. « Il n’était pas écrit dans ACT que les managers devraient harceler le personnel, ironise-t-elle. Il était écrit qu’il fallait rendre chaque salarié responsable du reclassement de son poste et faire partir ceux qui refusaient de changer de métier. » Pour elle, « mettre la pression sur les gens, soit pour qu’ils acceptent de changer de poste, soit pour qu’ils démissionnent, contient la possibilité en germe des dérives de harcèlement ».

Jean-Claude Delgènes, président du cabinet Technologia, abonde : « Les salariés sont devenus des cibles. Les primes étaient versées aux managers en fonction du nombre de salariés qu’ils avaient fait partir. Il fallait en virer le maximum, par tous les moyens possibles. »

Dans son rapport et à la barre, l’inspectrice du travail dénonce abondamment l’absence de cadrage et les décisions unilatérales de la direction. Tout comme Patrick Ackermann, représentant du personnel au sein du syndicat Sud-PTT, lui aussi appelé à la barre comme premier témoin dans ce procès :

La direction est restée dans le déni concernant les nombreux suicides, malgré les alertes répétées de la part des médecins du travail et des syndicalistes. Le cash flow pour les actionnaires, ça on en parle – mais le malheur qui s’est abattu sur les salariés France Télécom, on n’en parle pas ! Cela aurait pu économiser des vies d’en parler.

Dix ans après, l’émotion est toujours bien présente. Le syndicaliste s’emporte en s‘adressant à son ancienne direction : « Qu’avez-vous fait ? Rien, rien rien ! »

Chahutés par les avocats de la défense, les trois témoins tiennent tête et refusent toute concession. Le conseil de l’ancien DRH s’essaie ainsi à démontrer, à grands ressorts de mathématiques, que les rapports d’expertise sur lesquels s’appuient l’inspectrice du travail et l’institut Technologia, ne représentent que 2 % de tous ceux effectués par les 250 CHSCT entre 2006 et 2009.

Et la fonctionnaire de rétorquer : « Et alors ? Même s’il n’y en avait eu qu’un seul, vu la gravité des faits, cela aurait dû attirer l’attention de la direction. » Le mot de la fin de cette journée d’audience est revenu au président du cabinet d’expertise : « Ce procès doit être un rempart contre l’oubli, pour que cela ne se reproduise jamais. Rien ne peut justifier que l’on meurt au travail. »

À lire aussi >>France Télécom : le procès du management « anxiogène » s’ouvre

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