Cette « nostalgie amnésique » du fascisme

Spécialiste de l’histoire des mentalités, Francesco Filippi analyse comment Mussolini conserve aujourd’hui une image positive dans une bonne part de l’imaginaire collectif italien. Quand les dictatures font encore rêver…

Olivier Doubre  • 23 septembre 2020 abonné·es
Cette « nostalgie amnésique » du fascisme
En Italie, des militants d’extrême droite font le salut fasciste devant le mausolée de Benito Mussolini, le 24 avril 2016.
© TIZIANA FABI / AFP

Beaucoup d’Italiens, dans ce pays où l’État leur paraît souvent lointain, désorganisé, parfois même parasite, ont développé une certaine nostalgie largement fantasmée du régime mussolinien, qui associerait l’image de l’homme fort à celle des « trains qui arrivent à l’heure ». Comme dans bien d’autres pays européens, les médias transalpins, et les idéologues réactionnaires qui s’y expriment abondamment, ne cessent, ces derniers temps, de répandre cette image positive du fascisme et d’une époque supposée délivrée des maux qui entravent leur société aujourd’hui. Historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, engagé dans l’enseignement du fascisme et de la Shoah auprès des jeunes Italiens, Francesco Filippi a répondu, avec son livre Y a-t-il de bons dictateurs ? (1), à une demande fréquente chez ses élèves : décortiquer la propagande (néo)fasciste du mythe d’un régime totalitaire qui, prétendument, aurait eu « ses bons côtés ». En élargissant ici son propos à nombre de pays européens où ces « nostalgies amnésiques » ont cours et se développent, l’historien propose un salutaire « manuel d’autodéfense politique » et démocratique…

Le touriste étranger en Italie est souvent surpris de voir un certain culte de Benito Mussolini, entre revues hagiographiques (souvent grossières), calendriers ou albums photographiques à la gloire de l’inventeur du fascisme, sans oublier les statuettes et autres gadgets à son effigie. Comment expliquer ce phénomène, bien répandu aujourd’hui dans la péninsule ?

Francesco Filippi : Il est évident que l’Italie a un problème quant à la mémoire de son passé fasciste. Cela provient du fait, selon moi, que la société italienne n’a pas fait les comptes avec ce passé immédiatement après la Seconde Guerre mondiale. Pour expliquer brièvement cela – car c’est un sujet très vaste –, en 1945, il y aurait dû y avoir une vraie « défascisation », en bonne et due forme, dans la société. Or cela signifiait de se poser la question : qui a vraiment été fasciste ? Dans ce pays qui a été soumis, pendant plus de vingt ans, à ce régime dictatorial totalitaire qui a infusé au plus profond du corps social, au sein des écoles, dans les institutions, dans l’administration, dans le travail, jusque dans les familles, très peu de gens auraient véritablement pu répondre sans la moindre hésitation en affirmant : « Non, pour ma part, je n’ai jamais eu rien à voir avec le fascisme ! » Ce qui posait directement un problème aigu à cette nouvelle Italie censée repartir et se relever après les destructions de la guerre, après 1945. Et mettait en crise, ou en grande difficulté, l’identité même de la société transalpine au sortir du conflit. Mais, à la différence par exemple

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