Gérald Darmanin, stratège de la casse

Le ministre s’est gargarisé d’une nouvelle « fermeté anti-casseurs » appliquée le 12 décembre à Paris. Dans les faits, une provocation où tout manifestant est une cible.

Romain Haillard  • 16 décembre 2020
Partager :
Gérald Darmanin, stratège de la casse
© Fabien Pallueau / NurPhoto / NurPhoto via AFP

L es forces de l’ordre protègent les cortèges et permettent le bon déroulement de la manifestation. » Répétée machinalement par les syndicats de police, cette formule creuse prête à sourire pour quiconque a l’habitude de manifester. Sûrement moins pour ceux qui ont défilé le 12 décembre à Paris. Contre la loi sécurité globale et la loi sur les principes républicains – ex-loi « séparatisme » –, 5 000 personnes ont battu le pavé de la capitale, selon le ministère de l’Intérieur, le double selon les organisateurs (1).

Les tronçonnages imprévisibles des cortèges et les nombreuses interpellations arbitraires ont instillé une ambiance anxiogène dans une manifestation très majoritairement pacifique. Le résultat d’une nouvelle « stratégie de fermeté anticasseurs » tout droit sortie du képi du premier flic de France. Gérald Darmanin s’en pavanait sur les réseaux sociaux. Sur son compte Twitter, le ministre racontait à l’aveugle la manifestation, où « individus ultra-violents » et « casseurs » étaient mis en déroute. Il concluait la journée par ce chiffre : 142 interpellations. Cependant, la réalité du terrain, dans le défilé comme en comparution immédiate, vient abîmer ses fantasmes.

Le long du parcours de la manifestation, un mur bleu se dressait de chaque côté de la rue. En plus de ce cordon, des effectifs mobiles des Brav-M et des CSI (2) suivaient leurs « cibles » et harcelaient le cortège par des charges répétées. À quatre reprises, ces effectifs ont fondu vers deux banderoles des Brigades de solidarité populaire, groupe militant d’aide aux personnes précaires créé pendant le premier confinement, malgré l’absence totale de heurts à cet endroit du défilé. Les tactiques habituellement réservées au cortège de tête, où se concentrent habituellement les affrontements, s’appliquent désormais à l’ensemble du défilé. Une banderole devient une tentative de former un « black bloc », un drapeau devient une potentielle arme par destination. Cette paranoïa policière transparaît dans les dossiers des premiers prévenus arrivés au tribunal de grande instance de Paris le lundi suivant.

Passé la journée de manifestation, la bulle des 142 interpellations éclate. 124 personnes seront placées en garde à vue. Sur ces 124, 40 ne feront l’objet d’aucune poursuite, 41 auront un simple rappel à la loi, selon le parquet de Paris. À part une condamnation pour détention de pétards et transport d’essence, ne reste qu’une majorité de dossiers indigents par leur contenu. Lundi, aucun des sept prévenus – exclusivement masculins – ne dépassait 28 ans. Le plus jeune d’entre eux, 20 ans, comparaît pour avoir jeté une canette vide en direction des forces de l’ordre. Il sera le seul jugé ce jour pour un fait de violence établi. Cinq d’entre eux ont fait l’objet d’interpellation préventive et ont été poursuivis pour le délit de « participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations ». Mais sans aucun fait établi.

Farid (3) en fait partie. Les Brav-M l’interpellent ainsi que son ami, car tous deux portaient des casques de moto et auraient un « look de black bloc ». La juge du siège donnera finalement raison à la version du prévenu : il était venu à Paris en scooter acheter des chaussures, non loin du lieu de la manifestation. Il aura fait 48 heures de garde à vue avant d’être relaxé, mais repartira tout de même avec 500 euros d’amende pour avoir d’abord donné une fausse identité aux policiers. D’autres prévenus ont passé une nuit au dépôt dans l’attente de leur audience le lendemain, en plus des deux autres nuits passées dans un commissariat. Des sept dossiers, il est l’un des seuls à avoir un casier judiciaire. Un autre prévenu – lui participait bien à la manifestation – a été relaxé du délit de groupement, mais a été reconnu coupable de transport d’engins incendiaires, en l’occurrence des fumigènes.

Les événements du 12 décembre appellent à la vigilance. Le chalutage des cortèges a été retenu… et apprécié. Alain Griset, ministre délégué chargé des PME, a salué cette protection accrue des commerces. Même son de cloche pour le Syndicat des commissaires, pour qui « les vraies libertés sont celles des riverains et commerçants, protégés par la police ». La liberté de manifester sans se faire écraser ne pèse pas bien lourd dans cette balance.

(1) Plus de 25 000 sur l’ensemble du territoire.

(2) Brigades de répression de l’action violente motorisées et Compagnies de sécurisation et d’intervention.

(3) Le prénom a été modifié.

Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Marine Tondelier : « Ce n’est pas parce qu’on a subi des revers électoraux qu’on va baisser les bras »
Entretien 24 mars 2026 abonné·es

Marine Tondelier : « Ce n’est pas parce qu’on a subi des revers électoraux qu’on va baisser les bras »

De la vague verte des municipales de 2020 il ne reste que l’écume. Le second tour des municipales a été une douche froide pour Les Écologistes avec la perte des plus grandes villes, sauf Lyon, et peu de conquêtes. La secrétaire nationale du parti confie sa déception et fustige les divisions de la gauche, sans remettre en cause l’idée d’une primaire de la gauche hors LFI pour 2027. 
Par Vanina Delmas et Lucas Sarafian
Municipales : le grand flou à gauche
Analyse 24 mars 2026 abonné·es

Municipales : le grand flou à gauche

Socialistes, Écologistes, insoumis et communistes ont souvent perdu, parfois gagné des villes. Et un an avant la présidentielle, la guerre des gauches reprend de plus belle.
Par Lucas Sarafian
À Bobigny, « on vote aussi par logique de survie sociale »
Récit 24 mars 2026 abonné·es

À Bobigny, « on vote aussi par logique de survie sociale »

Dans la ville de Seine-Saint-Denis, le maire sortant de gauche, Abdel Sadi, conserve son fauteuil face à une alliance centriste. Une victoire serrée et marquée par de fortes polarisations où la défiance des habitant·es et les divisions locales restent des enjeux majeurs pour l’avenir de la ville.
Par Kamélia Ouaïssa
Dans le bassin minier, les dernières heures communistes de Billy-Montigny
Reportage 24 mars 2026 abonné·es

Dans le bassin minier, les dernières heures communistes de Billy-Montigny

Dans le bassin minier, cette commune de 8 000 habitants historiquement communiste a été remportée par le Rassemblement national. Dimanche, l’annonce des résultats a été chaotique.
Par Pauline Migevant et Maxime Sirvins