La victoire en chantant

Des ritournelles de la Révolution française aux hymnes de lutte des militantes iraniennes, les chansons sont depuis longtemps des armes de contestation massive. Un livre et un site s’arrêtent sur plusieurs d’entre elles.

Collectif  • 23 novembre 2022
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La victoire en chantant
© Shervin Hajipour a composé « Baraye » à partir des tweets dénonçant l’oppression des mollahs en Iran. (Khaled DESOUKI / AFP.)

L’actualité de ces dernières semaines nous rappelle le rôle central des chansons au cœur des luttes sans frontières. Ainsi, depuis la mort de la militante iranienne Mahsa Amini, son pays résonne des interprétations en farsi de « Bella ciao ».

Shervin Hajipour a, quant à lui, composé « Baraye » (« À cause de ») à partir des tweets émis par ses compatriotes pour dénoncer l’oppression exercée par le régime des mollahs à l’encontre des femmes et du peuple iranien. En deux jours, sa vidéo a été vue plus de 40 millions de fois.

Un souffle virtuel international qui décuple sa portée et lui confère le statut d’hymne des luttes lancées par des Iraniennes déterminées. Depuis longtemps, les chansons sont des armes de contestation massive de toutes les formes d’oppression. Elles parlent aux cœurs, mobilisent et se partagent, donnent le courage nécessaire à la révolte. Elles appellent de leurs vœux la victoire en chantant.

© Politis

En lutte ! Carnet de chants est un recueil de 24 chansons qui ont marqué ou sont en rapport avec l’histoire. Il propose un itinéraire, un tour de chant des luttes depuis la Révolution française jusqu’à MeToo. Ceux de la période révolutionnaire ouvrent le bal ; ils appartiennent à notre patrimoine.

Mémoire des luttes

Tant l’hymne national que des ritournelles moins connues telles que « Le Départ des poissardes pour Versailles » – qui évoque les journées d’octobre 1789 au cours desquelles les femmes obtiennent le retour du roi à Paris – réveillent l’imaginaire des luttes. La nation s’initie à la démocratie sur des airs de « Carmagnole » ou de « Ça ira » et se construit en chanson : « La Marseillaise » devient son hymne.

Puis, de « La Chanson des canuts » à « L’Internationale », le carnet propose un choix d’hymnes emblématiques des luttes sociales du XIXe siècle. Que leur portée immédiate soit locale ou plus vaste, ces chants, au fil du temps, se sédimentent, entretiennent la mémoire des luttes, (re)donnent leur place dans l’histoire à des acteurs des conquêtes sociales qui ont su, bien avant nous, cerner le pouvoir de cet outil.

Ils tendent un fil sonore entre hier et aujourd’hui, car on retient facilement les revendications dites en quelques vers dans une chanson, sur un air de musique, dans les cercles militants mais aussi et surtout au-delà.

Le carnet explore aussi les chansons pacifistes. Ainsi, « La Grève des mères », de Montéhus (1905), les incite à faire la grève de la fécondité pour éviter d’élever ces enfants qui un jour, devenus soldats, serviront de chair à canon. Chanter contre la guerre n’a pas empêché l’embrasement de l’Europe en 1914.

Mais quoi de mieux que « La Chanson de Craonne », composée dans les tranchées pour exprimer la détresse et le sentiment de tant de poilus, pris dans un conflit aussi absurde que meurtrier. La censure et la répression menée par la « grande muette » ne l’ont pas empêchée d’être le tube de l’été 1917. L’antimilitarisme du « Déserteur », de Boris Vian, lui fait écho. Écrite en 1954, date-clé de l’effondrement de l’empire colonial français, la chanson est aussi censurée.

Avec le rock puis le rap, la chanson reste l’arme des sans-voix. « Fight the Power », de Public Enemy, clôt le film Do the Right Thing, de Spike Lee, et porte les colères de la communauté afro-américaine, toujours victime de la ségrégation et du racisme dans les années 1980.

Les chansons accompagnent les résistances, disent l’émoi collectif et portent l’espoir d’une société plus juste.

On pourrait croire que rien n’a véritablement changé depuis. Pourtant le « Je ne peux pas respirer » de George Floyd marque un tournant : la constitution du mouvement Black Lives Matter a relancé les mobilisations et inspiré de nouvelles chansons engagées, telles que « I Just Wanna Live », du jeune Keedron Bryant.

Les chansons accompagnent les résistances, disent l’émoi collectif et portent l’espoir d’une société plus juste. En 2019, la chanteuse Angèle compose « Balance ton quoi ». S’il est difficile de mesurer exactement son poids dans les mobilisations et les luttes contre les violences faites aux femmes, le titre est désormais régulièrement chanté lors de manifestations.

La voix de la chanteuse belge a touché une génération contemporaine du mouvement MeToo et semé les graines d’une résistance future contre des formes de domination héritées du passé devenues inacceptables.

Bien sûr, ce jukebox historique et sélectif nécessiterait d’être complété de plusieurs tomes tant le matériau semble inépuisable. Près de 400 titres sont déjà présentés par les quatre auteurs sur leur site, L’Histgeobox.

Il se murmure que l’écriture d’un tome consacré aux chansons de droite aurait effleuré l’esprit de ce petit collectif de professeur·es d’histoire-géographie. Mais il faudrait goûter davantage aux marches militaires ou aux chants guerriers pour avoir du cœur à l’ouvrage !


Par Étienne Augris, Julien Blottière, Jean-Christophe Diedrich et Véronique Servat, enseignant·es d’histoire-géographie en lycée et collège, également auteur·es d’En lutte ! Carnet de chants, Éditions du Détour, 224 pages, 18,90 euros. Ils animent ensemble le site L’Histgeobox.

Compenser l’hégémonie pesante d’une histoire « roman national » dans l’espace public, y compris médiatique ? On s’y emploie ici.

Temps de lecture : 5 minutes
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