« Le macronisme : une haine bien ordonnée de la démocratie »

La philosophe Barbara Stiegler évoque l’exercice du pouvoir d’Emmanuel Macron, un homme « qui s’est rendu ivre de son pouvoir, jusqu’à plonger tout le pays dans une crise sans retour ».

Hugo Boursier  • 21 mars 2023
Partager :
« Le macronisme : une haine bien ordonnée de la démocratie »
Intervention policière lors d'une manifestation spontanée contre la réforme des retraites, Paris, le 20 mars 2023.
© Lily Chavance

C’est depuis un lycée de Bordeaux, en direct d’un piquet de grève des surveillants du baccalauréat le lundi 20 mars, que la philosophe Barbara Stiegler répond à nos questions. Une implication dans le mouvement social qu’elle revendique. Pour elle, le meilleur moyen de comprendre « ce moment d’accélération historique », ce n’est pas de l’observer de loin ou de haut, mais d’y prendre part.

Ses derniers ouvrages : De la démocratie en pandémie, Gallimard (2021), Du cap aux grèves, Verdier (2020), Il faut s’adapter : sur un nouvel impératif politique, Gallimard (2019).

En refusant d’écouter la contestation sociale, quelle vision Emmanuel Macron a-t-il de la démocratie ?

Barbara Stiegler : Je ne pense pas qu’il ait de « vision », au sens où un homme d’État aurait une compréhension historique des événements. Il se comporte plutôt comme un joueur de casino, qui certes a fait de beaux coups (financiers, médiatiques, etc.), mais qui s’est finalement rendu ivre de son pouvoir, jusqu’à plonger tout le pays dans une crise sans retour.

Pour répondre à votre question, il faut donc regarder au-delà de l’individu Macron et de ses problèmes de personnalité, pour s’intéresser à ce qu’on pourrait appeler la « Macronie » : un nouveau continent mental, qui a triomphé avec l’imaginaire de la pandémie. En Macronie, la démocratie est remplacée par un régime électif où le peuple, parce qu’il est considéré comme irrationnel et incapable de se gouverner lui-même, doit se dessaisir (par les élections) de la totalité de son pouvoir.

En Macronie, la démocratie est remplacée par un régime électif où le peuple doit se dessaisir de la totalité de son pouvoir.

Cette confusion entre démocratie et élection culmine dans les propos de Bruno Le Maire, le 20 mars dernier sur BFM TV, où il dit en substance : je suis un démocrate parce que j’ai été élu, je sais donc de quoi je parle, je connais le peuple. L’idéologie selon laquelle l’élection désignerait les meilleurs est ancienne. Elle a été élaborée par la théorie du gouvernement représentatif (à la fin du XVIIIe siècle), contre l’idée démocratique.

Sur le même sujet : Macron et le SNU : la démocratie au garde-à-vous

Dans ce contexte idéologique, qui est toujours le nôtre, l’élu ne peut pas faire partie du peuple. Le « peuple », c’est la masse des classes modestes, des gens non éduqués que les élus guident avec pédagogie. Or si nous étions dans une véritable démocratie, Bruno Le Maire aurait la surprise de découvrir qu’il fait lui-même partie du peuple ! Mais pour qu’une telle vision le saisisse, encore faudrait-il que nous puissions nous assembler tous ensemble et qu’il soit obligé de s’assembler avec nous.

Est-ce ce qui explique l’acharnement de la Macronie à minimiser les manifestations ?

Oui, bien sûr. Le nouveau libéralisme autoritaire, né dans les années 1930, impose une prétendue « démocratie » dans laquelle il confond le « dêmos » avec une masse d’individus à éduquer. C’est le thème de la fabrication du consentement par les industries culturelles. L’enjeu, c’est d’éviter la violence armée (des régimes totalitaires de l’époque) pour privilégier la voie douce de l’hégémonie culturelle, celle qui s’imposera un peu partout à partir des années 1970.

Mais à partir du refus du traité constitutionnel européen de 2005, cette méthode ne fonctionnera plus, et c’est ce qui va pousser le néolibéralisme à exercer la violence à visage découvert. À la violence économique cachée va s’ajouter la violence psychologique (avec le harcèlement) puis physique (avec la répression policière), visant à isoler les individus et à dissoudre toute forme de collectif.

Le moment que nous vivons révèle un nouveau stade de mutation du néolibéralisme : une haine de la démocratie qui n’hésite plus à imposer « l’ordre » par les violences policières et qui, ce faisant, sème le chaos dans tout le pays.

La contestation de l’hégémonie culturelle néolibérale ne risque-t-elle pas d’aboutir à un pouvoir nationaliste ?

Oui, bien sûr, mais il faut sortir du piège de cette alternative. Car elle peut aussi nous mener vers un printemps démocratique, tourné vers l’émancipation et le progrès social. Toutes ces potentialités historiques contradictoires sont clairement devant nous, elles sont même en nous tous, et c’est pour cela que les gens se rassemblent.

Dans ce contexte, la grève est l’invention perpétuelle de moyens d’action. L’essentiel, c’est de s’assembler et de décider ensemble de notre avenir. D’agir dans un mouvement historique qui s’invente chaque jour et dont personne ne connaît l’issue. Voilà pourquoi la Macronie est phobique du peuple et de sa capacité à s’assembler.

La grève est l’invention perpétuelle de moyens d’action.

Dès que les gens prennent le temps de se confronter les uns aux autres, dans les mêmes lieux, peut surgir quelque chose qui ressemble à ce que les Athéniens nomment le « dêmos ». Or, en démocratie, ce dernier n’est ni un sujet soumis aux gouvernants, ni un contre-pouvoir qu’il faudrait respecter. C’est lui, et lui seul, qui exerce le pouvoir.

Mais comment alors, en Macronie, quelque chose comme le peuple peut-il surgir ?

Il suffit de regarder derrière nous. Il y a des moments où le peuple, soudain, surgit. C’est ce que raconte merveilleusement bien le livre d’Éric Vuillard, 14 juillet. En restituant par la littérature la puissance de la prise de la Bastille, il décrit ce moment où un ensemble d’homme et de femmes mobilisés deviennent le peuple.

Sur le même sujet : Du 49.3 à la colère de la Concorde : retour sur 24 heures de feu

Certes, tous les Français ne sont pas là, ce jour-là, sur la place de la Bastille ; mais ceux qui sont là sont bien les représentants du peuple tout entier. Quelque chose du même ordre s’est peut-être passé le 16 mars dernier place de la Concorde. Il nous faudra du temps pour le savoir, mais c’est bien la question qui est posée.

Le mouvement social actuel se réfère-t-il, comme les gilets jaunes, à la Révolution française ?

Oui, en partie. On peut même y voir une nouvelle étape des gilets jaunes, avec la référence à 1789, au drapeau français, à la notion de souveraineté populaire, à la défense de l’État social et des services publics. En 2018, c’était le jaune fluorescent des gilets jaunes qui brillait dans une nuit noire. Aujourd’hui, sur les gilets et les drapeaux, c’est une explosion de couleurs. Même si nous ne savons pas où tout cela nous mènera, ce sont déjà les couleurs de la démocratie.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Festival de La Ciotat : pourquoi la nomination du successeur de Gérard Darmon continue de poser problème
Cinéma 22 mai 2026

Festival de La Ciotat : pourquoi la nomination du successeur de Gérard Darmon continue de poser problème

Si l’acteur a décidé de se retirer de la présidence du jury du festival, il a été remplacé par le réalisateur Jean-Pierre Améris, dont le dernier long-métrage a été jalonné par des accusations de « remarques humiliantes » de l’acteur sur une technicienne.
Par Hugo Boursier
Data centers : à qui profite vraiment la « souveraineté numérique » ?
Analyse 22 mai 2026 abonné·es

Data centers : à qui profite vraiment la « souveraineté numérique » ?

Brandi comme un étendard par le gouvernement et les géants du numérique, le concept consensuel de « souveraineté numérique » masque une réalité moins flatteuse : l’emprise de la Big Tech américaine et des fonds étrangers sur le numérique français et européen.
Par Thomas Lefèvre
Coallia maltraite des résidents du centre d’hébergement d’urgence GL Event Center à Paris
Sans-papiers 21 mai 2026 abonné·es

Coallia maltraite des résidents du centre d’hébergement d’urgence GL Event Center à Paris

Depuis l’annonce par la préfecture de région de la fermeture du plus grand centre d’hébergement d’urgence francilien, son opérateur tente de le vider par tous les moyens. Les résidents témoignent de harcèlement et de maltraitances qui durent depuis plusieurs semaines.
Par Martin Eteve
Visé par des accusations de violences sexuelles, Gérard Darmon est choisi pour présider le festival de cinéma de La Ciotat
Enquête 21 mai 2026

Visé par des accusations de violences sexuelles, Gérard Darmon est choisi pour présider le festival de cinéma de La Ciotat

Politis avait révélé le témoignage de neuf femmes décrivant un comportement « prédateur » de l’acteur, qui avait nié les faits dans un torrent de menaces et d’insultes. À La Ciotat, le choix de cette présidence choque, sauf son programmateur.
Par Hugo Boursier