« Pour les exilés, la frontière est partout, toujours là, en eux »

Les sociologues Didier Fassin et Anne-Claire Defossez ont conduit une enquête sur plusieurs années dans le Briançonnais, l’un des principaux points de passage des exilés à la frontière franco-italienne. En rencontrant à la fois les militants associatifs qui les accueillent et les forces de l’ordre qui les traquent.

Olivier Doubre  • 10 janvier 2024 libéré
« Pour les exilés, la frontière est partout, toujours là, en eux »
Au Collège de France, à Paris, le 19 décembre 2023. "Très vite nous nous sommes rendu compte que ce lieu que nous étudiions pouvait servir de prisme donnant à voir ce qu’était l’exil, ce qu’était l’histoire de ces gens qui avaient quitté leur pays dans des conditions souvent dramatiques", raconte Didier Fassin.
© Maxime Sirvins

Anne-Claire Defossez est sociologue, chercheuse à l’Institute of Advanced Study de Princeton, près de New York. Didier Fassin est médecin, anthropologue et sociologue, il est enseignant-chercheur à Princeton, mais aussi directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et, depuis le printemps dernier, titulaire de la chaire « Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines » au Collège de France. Ils ont co-écrit L’exil, toujours recommencé. Chronique de la frontière.

L’exil, toujours recommencé. Chronique de la frontière, Didier Fassin et Anne-Claire Defossez, Seuil, coll. « La couleur des idées », 448 pages, 24 euros.

Entre les accidents de montagne, la répression subie par les exilés, sans parler des naufrages en mer plus tôt dans leur périple, on voit bien l’inégalité entre les vies humaines. On ne ressort pas indemne de la lecture de votre recherche autour de la frontière franco-italienne près de Briançon. N’est-il pas un peu désespérant pour des chercheurs en sciences sociales de travailler sur un tel objet ?

Anne-Claire Defossez : Je ne dirais pas cela. Certes, les histoires que nous rapportons sont souvent très dures, très émouvantes. Mais jamais, après les avoir entendues, nous n’avons eu le sentiment que ces gens étaient des victimes passives de leur destin d’exilés. Car ils manifestent un courage, une ténacité, une solidarité entre eux absolument remarquables. Dans un contexte d’incertitude permanente et de contraintes immenses, ils trouvent la force morale de continuer. Ils ont dû quitter une situation qui était invivable, littéralement au sens où leur vie était menacée par les persécutions, les violences, la pauvreté. Ils rencontrent sur leur route, qui peut durer des années, des vicissitudes terribles, ils sont agressés par les polices et des bandes armées, ils sont enfermés dans des camps et dans des prisons, ils voient mourir des compagnons de voyage, ils sont parfois obligés de tenter à de nombreuses reprises de franchir une frontière. Et pourtant, ils continuent ! Ces expériences invitent plus à l’admiration qu’au désespoir.

L’exil, toujours recommencé. Chronique de la frontière Didier Fassin et Anne-Claire Defossez

En outre, je dirais aussi qu’à chacun de nos séjours – car pendant cinq ans nous avons passé en hiver et en été plusieurs semaines sur place – nous avons été impressionnés par l’engagement des personnes qui se dédient, certaines à plein temps, d’autres au gré de leur disponibilité, au secours et à l’accueil des exilés. Avec l’idée qu’on ne doit pas renoncer à exercer la solidarité que consacre le principe constitutionnel de fraternité et qu’on ne peut pas laisser mourir des personnes dans la montagne. À cet égard, il faut rappeler que la traversée des Alpes ne devrait pas exposer à la mort, comme c’est le cas de celle du Sahara ou de la Méditerranée où plus de 29 000 personnes se sont noyées au cours des dix dernières années. Au col de Montgenèvre, des milliers de touristes, de randonneurs, de transporteurs circulent sans même faire l’objet de contrôles. Mais les exilés, eux, pour éviter les forces de l’ordre, doivent emprunter des chemins dangereux, escarpés, où certains se perdent, se noient, font des chutes.

Vous faites un lien entre militarisation du territoire de Briançon et hausse des morts des exilés. Comment l’expliquez-vous ?

Didier Fassin : En 2018, à la suite de l’opération de blocage de la frontière par le groupuscule d’extrême droite Génération identitaire et de la manifestation citoyenne organisée en réponse, le ministre de l’Intérieur a envoyé un escadron de gendarmes mobiles pour contrôler la frontière. Dans le mois qui a suivi, trois morts sont survenues par noyade ou chute, dans certains cas à l’occasion de courses-poursuites par les forces de l’ordre. C’étaient les premières victimes de la violence politique de cette frontière. De même, cet automne, dans les semaines qui ont suivi l’envoi de la « border force » annoncée par la Première ministre, trois exilés ont perdu la vie dans la montagne. Il faut comprendre qu’on est passé en quelques années d’une soixantaine de policiers à la frontière à 250 policiers, gendarmes et autres militaires.

La répression mise en œuvre n’a d’autre conséquence que de faire prendre plus de risque aux exilés.

D.F.

Cependant cette présence massive n’a quasiment pas d’effet sur les passages. Les policiers et gendarmes avec lesquels nous avons pu parler le savent bien. Les exilés qu’ils interpellent et renvoient en Italie retentent la traversée le lendemain ou le surlendemain. Et ce, jusqu’à réussir. Ce que nous confirmaient les conversations que nous avons eues, côté italien, avec les bénévoles qui aident les exilés : très peu renoncent. D’ailleurs, selon les statistiques que nous avons pu reconstituer, huit personnes sur dix passent sans avoir rencontré personne. Autrement dit, la répression mise en œuvre n’a d’autre conséquence que de faire prendre plus de risque aux exilés.

Vous soulignez en outre que cette militarisation de la frontière a un coût très important, estimé autour de 14 000 euros pour chaque refoulement ou non-admission…

Didier Fassin : En nous appuyant sur les données d’un rapport parlementaire fait pour le Calaisis, nous avons évalué le coût de chaque non-admission, en nous limitant au seul ajout de forces de l’ordre, donc sans compter la police aux frontières qui était déjà en place et sans intégrer les achats de matériel supplémentaire, drones, motoneige, véhicules tout-terrain. Nous parvenons ainsi à la somme exorbitante de 14 000 euros pour chaque non-admission, dont, tant au sein des forces de l’ordre que parmi les fonctionnaires de la préfecture, chacun sait qu’elle n’empêchera pas de nouvelles tentatives. Du reste, les chiffres de non-admissions publiés ne représentent rien des franchissements réels, puisque d’une part ils n’intègrent pas la grande majorité des personnes qui passent sans être arrêtées et d’autre part ils enregistrent plusieurs fois les mêmes exilés lorsqu’ils font l’objet de non-admissions répétées.

Au fond, la comptabilité des moins de 3 000 refoulements chaque année sert à deux choses. D’abord, en interne, elle fournit la base de calcul des primes des agents, d’autant plus élevées qu’il y a eu plus de non-admissions. La prime la plus importante revient au directeur de la police aux frontières, qui est donc incité à exercer une pression sur ses équipes pour « faire du chiffre », comme le disent les agents. Ensuite, vis-à-vis du public, y compris des maires conservateurs qui réclament toujours plus de moyens militaires, il faut montrer que l’État agit. On a affaire à une forme de spectacle de la souveraineté quand bien même la réalité montre que le souverain est nu, incapable d’empêcher les exilés de franchir la frontière. Cette situation est d’autant plus absurde quand on sait que ce sont en moyenne à peine 4 000 personnes qui passent chaque année. Ce chiffre est celui du Refuge solidaire où pratiquement tous les exilés font une halte allant de quelques heures à quelques jours pour reprendre des forces avant de se remettre en route.

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Anne-Claire Defossez : Il montre bien le décalage considérable entre, d’un côté, les discours alarmistes au sujet d’une soi-disant « invasion migratoire » alimentant le fantasme du « grand remplacement » et, de l’autre, la réalité – documentée – sur le terrain : 4 000 personnes par an, sur l’un des deux lieux d’entrée en France depuis l’Italie, c’est peu à l’échelle d’une population française de plus de 67 millions d’habitants. Sachant en outre qu’une bonne partie d’entre elles ne va pas rester en France, mais gagner d’autres pays européens, notamment le Royaume-Uni et l’Allemagne, ou parfois plus au nord la Scandinavie.

Vous avez concentré vos travaux sur le territoire de Briançon. Est-ce un territoire emblématique de ces « désordres du monde » que vous décrivez ?

Didier Fassin : Briançon nous a d’emblée intéressés car s’y trouvaient rassemblés sur cette scène de la frontière trois protagonistes : les exilés, les acteurs de la solidarité et les forces de l’ordre. Les exilés arrivent soit par la route des Balkans, lorsqu’ils viennent du Moyen-Orient ou même d’Afrique du Nord, car les Maghrébins passent de plus en plus par la Turquie pour éviter la Méditerranée, soit par la route du Sahara pour les Maliens, Ivoiriens, Guinéens, Camerounais ou Soudanais. Les solidaires, comme ils s’autodésignent, ont été très tôt actifs, à la fois en faisant des maraudes dans la montagne pour mettre à l’abri des personnes rencontrant des difficultés, surtout en hiver dans le froid et la neige, et en organisant un hébergement transitoire dans la vallée. Cette action s’appuyait sur des personnes dont certaines avaient déjà des engagements associatifs, syndicaux, politiques, et d’autres n’avaient jamais eu aucune de ces expériences. Enfin, il y avait ces forces de l’ordre, toujours plus nombreuses, toujours mieux équipées. Cette scène, donc, nous a semblé constituer un microcosme de ce qui se joue sur une frontière.

Mais très vite nous nous sommes rendu compte que ce lieu que nous étudiions pouvait servir de prisme donnant à voir ce qu’était l’exil, ce qu’était l’histoire de ces gens qui avaient quitté leur pays dans des conditions souvent dramatiques, qui avaient vécu des épreuves particulièrement traumatisantes au long de leur périple. Chacun des récits que nous avons recueillis au cours des cinq années de notre enquête s’inscrivait dans une géopolitique globale, devenait une véritable fenêtre d’observation des désordres du monde. Ainsi, alors que les talibans en Afghanistan gagnaient du terrain, on voyait arriver des Afghans, mais avec un décalage dans le temps puisqu’il leur faut souvent plusieurs années pour parvenir jusqu’à la frontière française. Nombre d’entre eux ont travaillé en Turquie pour gagner un peu d’argent, espérant parfois y rester, mais s’en faisant expulser. Ils ont alors été enfermés dans un camp sur une île en Grèce, d’où ils ont fini par partir avant d’être retenus dans d’autres camps et d’être harcelés par d’autres polices.

La frontière est d’abord un objet politique, dont la signification et les interdits varient au fil du temps.

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Ils ont ensuite tenté, parfois dix ou quinze fois, d’entrer en Croatie, en étant souvent battus, déshabillés, humiliés par les forces de l’ordre de ce pays, qui les dépouillent de tout ce qu’ils possèdent, brûlent leurs sacs et leurs vêtements, brisent leurs téléphones, et les renvoient sans rien vers la Bosnie. Or ces deux pays, la Grèce et la Croatie, sont encouragés dans leurs pratiques violentes à l’encontre des exilés par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui les décrit comme les « remparts de l’Union européenne ». Les récits des exilés venant d’Afrique subsaharienne révélaient de même l’impact de la politique européenne d’externalisation des frontières de l’autre côté de la Méditerranée, en déléguant, contre aides financières, au Niger, au Maroc, à l’Algérie, à la Tunisie, à la Libye et à la Turquie la répression des exilés et en fermant les yeux sur les graves atteintes aux droits humains commises par ces pays.

À cet égard, le « moment ukrainien » a été un moment de vérité. L’accueil généreux qui a été fait aux femmes et aux hommes qui fuyaient leur pays envahi par les troupes russes a montré deux choses. D’abord, qu’il était possible de faire face en Europe à des déplacements massifs de populations, dont certaines s’installeraient probablement de manière définitive. Ensuite, que, par contraste, l’hostilité à l’encontre des autres exilés tenait en large part à leur double identification raciale ou religieuse, puisqu’il s’agissait principalement d’Africains et de musulmans.

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Anne-Claire Defossez : Nous concentrer sur cette région briançonnaise nous a permis de réinterroger ce qu’est une frontière et ce qu’elle a été au fil du temps, car nous avons consulté les archives municipales de Briançon. Bien sûr, elle est un lieu physique, mais elle se manifeste surtout par une alternance d’ouvertures et de fermetures, avec des gens désirables, comme des ouvriers piémontais dont on avait besoin tout au long du XIXe siècle et au-delà, et des indésirables, comme les vagabonds qui auraient impacté les budgets communaux ou, aujourd’hui, des ressortissants d’anciennes colonies françaises. En nous centrant sur cet espace, nous avons pu mettre mieux en lumière le fait que la frontière est d’abord un objet politique, dont la signification et les interdits varient au fil du temps, des contextes et au gré des évolutions idéologiques.

Vous parlez d’une « incorporation » de la frontière comme faisant partie de l’expérience des exilés. Il s’agit pour vous de « partir d’une situation pour saisir les relations sociales qui se tissent et se transforment en son sein ». Pourquoi parler d’incorporation ? Et vous-mêmes, en tant que passeurs de savoirs, avez-vous quelque part incorporé, vous aussi, cette frontière ?

Anne-Claire Defossez : L’incorporation de la frontière est une façon pour nous de dire que celle-ci n’est pas simplement une ligne dont, une fois dépassée, on s’est débarrassé. D’abord, c’est plutôt une bande de territoire, de vingt kilomètres de part et d’autre de cette ligne, où les contrôles douaniers ou policiers peuvent être menés sans restriction, tout comme autour des ports, gares, aéroports. Sans nécessité d’aucune justification précise pour les fonctionnaires qui y procèdent. C’est en fait sur l’apparence que ces contrôles s’opèrent. Il y a donc une démultiplication de la frontière en tant que territoire qui rend cette frontière toujours plus prégnante temporellement et géographiquement. Mais aussi, comme les exilés le rappellent, la simple vue d’un uniforme les met immédiatement dans un état d’inquiétude, de peur, de stress, compte tenu de la perspective du contrôle d’identité, de l’interpellation, de la rétention et, au bout du compte, du renvoi dans leur pays. Et ce d’autant qu’ils ont eu, tout au long des milliers de kilomètres de leur voyage, une expérience éprouvante, voire terrible, des forces de l’ordre qui les ont arrêtés, brutalisés, enfermés. Il y a donc une sorte d’inscription de la frontière dans leurs corps.

Fassin Defossez
La loi immigration « va aggraver la stigmatisation et la précarité non seulement des personnes en situation irrégulière, dont beaucoup relèvent pourtant du droit d’asile, mais également des étrangers en situation régulière » pour Anne-Claire Defossez. (Photo : Maxime Sirvins.)

Didier Fassin : Il faut ajouter que la frontière est aussi, pour les solidaires, une réalité très concrète, car, lors des maraudes de mise à l’abri de personnes exilées, ils prennent garde de ne pas la franchir, sous peine d’être accusés d’aide à l’entrée irrégulière sur le territoire français, passible de cinq années d’emprisonnement. Relevons tout de même ce paradoxe qu’il s’agit d’une frontière censée avoir disparu avec la création dans les années 1990 de l’espace Schengen, aux obligations duquel la France est le pays qui a le plus souvent dérogé.

Vous avez également interrogé les fonctionnaires de police, de gendarmerie, de la douane, du ministère de la Justice. Comment vivent-ils leur mission ? En souffrent-ils aussi ? Ont-ils eux aussi incorporé la frontière ?

Anne-Claire Defossez : Il était important pour nous, par souci de rigueur méthodologique, de pouvoir rendre compte de l’ensemble des points de vue, y compris des autorités publiques et bien sûr des forces de l’ordre. Ces dernières sont du reste très diverses, certaines s’occupant du contrôle des frontières, d’autres œuvrant dans le secours en montagne.

Au sein de l’Europe, la France n’est plus un pays attractif pour les étrangers.

D.F.

Didier Fassin : Il n’a pas toujours été facile de les rencontrer. Il a fallu, dans certains cas, faire intervenir le cabinet du ministre de l’Intérieur, tandis que dans d’autres les circonstances de l’enquête nous ont permis d’entrer en relation avec des agents sur le terrain. Ce qui nous a frappés dans les échanges que nous avons eus, c’est la désillusion dont beaucoup nous ont fait part, et ce, indépendamment de leurs inclinations politiques. D’abord, nous disaient-ils, ils n’étaient pas entrés dans la police ou la gendarmerie pour courir après des exilés dans la montagne, interpeller et refouler des familles avec des nourrissons et des enfants. Ensuite, ils déclaraient se rendre compte de l’inutilité de leur action, puisque ceux qu’ils arrêtaient finissaient toujours par passer. Cela étant, certains se réjouissaient, sans aucun doute en lien avec leurs opinions, de pouvoir mettre en difficulté les exilés, n’hésitant pas à le leur faire savoir. Mais d’autres se disaient critiques de la politique qu’on leur faisait mettre en œuvre et se montraient sensibles à la situation de ces personnes qui avaient traversé de telles épreuves.

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Anne-Claire Defossez : Néanmoins, on entendait souvent un discours d’inversion des rôles. Selon certains, notamment parmi les responsables, c’étaient les associations et leurs bénévoles qui mettaient en danger les exilés en les amenant à croire qu’ils les aideraient à traverser, et ils allaient même jusqu’à les désigner comme passeurs, alors que les policiers et les gendarmes allaient au contraire les chercher dans la montagne pour les protéger des dangers. Du reste, certains maraudeurs ont fait l’objet d’inculpation pour aide à l’entrée irrégulière, mais les tribunaux en ont jugé autrement en les relaxant. En réalité, ces accusations visent avant tout à intimider et à décourager les bénévoles qui mettent à l’abri les exilés.

La « loi Darmanin » a été votée en fin d’année dernière. À la lumière de vos travaux, comment comprenez-vous cette nouvelle loi sur l’immigration ?

Didier Fassin : La loi est en complet décalage avec la réalité telle que nous avons pu l’observer et telle que de nombreuses études permettent de la comprendre. Les migrations sont un phénomène mondial dont l’Europe ne prend qu’une part minime. La très grande majorité des gens qui fuient leur pays en raison de violences, de guerres ou de conditions socio-économiques souvent liées aux enjeux climatiques sont des déplacés internes ou des migrants vers les pays voisins. De plus, au sein de l’Europe, la France n’est plus un pays attractif pour les étrangers. Le nombre des exilés accueillis en proportion de la population nationale est l’un des plus faibles, les demandes d’asile y sont beaucoup moins souvent accordées qu’ailleurs puisque notre pays est l’un des derniers de l’Union. D’ailleurs, là où nous avons conduit notre enquête, ce sont des effectifs modestes de passages. Il n’y a donc pas d’afflux massif comme on l’entend souvent et le lieu commun de l’appel d’air ne correspond à aucune démonstration scientifique. Peut-on un instant imaginer que des personnes qui ont fui des persécutions et parcouru des milliers de kilomètres au péril de leur vie seraient simplement attirées par les bénéfices d’un État-providence toujours plus discriminant à leur égard ? On est dans le seul registre de l’idéologie.

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De plus, il y a évidemment une certaine ironie à constater que le gouvernement et le Parlement se dotent d’un arsenal législatif en contradiction avec les valeurs républicaines dont ils se réclament, tandis que, sur le terrain, la police aux frontières ne respecte pas les lois qu’elle est censée faire appliquer en violant les droits des exilés inscrits dans la réglementation nationale. L’État français a d’ailleurs été condamné sur ce point à de nombreuses reprises, tant par les tribunaux administratifs que par la Commission nationale consultative des droits de l’homme et la Cour européenne des droits de l’homme. Dans le Briançonnais, l’association Tous migrants distribue même des fascicules aux forces de l’ordre pour leur rappeler la loi et leur signaler que la désobéissance s’impose lorsque les ordres que les agents reçoivent sont contraires à des principes supérieurs.

Il est plus facile de désigner des boucs émissaires que de s’attaquer aux inégalités sociales.

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Anne-Claire Defossez : Au-delà du décalage de la loi votée par rapport à la réalité, il s’agit bien d’un déni assumé, car les autorités savent que les nouvelles mesures seront sans efficacité au regard de l’objectif affiché de contrôle des frontières, qu’elles vont contre l’intérêt national notamment sur le plan économique, comme le montre l’opposition du patronat, et qu’elles n’ont d’autres objectifs qu’électoralistes. Pourtant, les sondages montrent que les préoccupations des Français ne tournent pas autour de cette question puisque celui réalisé chaque année par l’Ifop indiquait en 2023 que le contrôle de l’immigration irrégulière n’arrivait qu’en onzième position dans ce qui souciait les personnes interrogées. Même parmi les sympathisants du Rassemblement national, d’autres questions, notamment concernant le niveau de vie, sont prioritaires.

Mais il est plus facile de désigner des boucs émissaires que de s’attaquer aux inégalités sociales, aux dysfonctionnements des services publics et plus généralement aux problèmes graves auxquels est confrontée notre société. Ce qui est certain, c’est que la loi qui vient d’être votée et qui reprend les propositions formulées de longue date par l’extrême droite, outre qu’elle ébranle les fondements de la République en matière d’égalité et de fraternité, va aggraver la stigmatisation et la précarité non seulement des personnes en situation irrégulière, dont beaucoup relèvent pourtant du droit d’asile, mais également des étrangers en situation régulière. C’est une blessure profonde au cœur de la société française.

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