« L’inceste, c’est toute une vie de silence »

Dans un entretien donné à Politis, l’anthropologue Dorothée Dussy décrit les mécanismes du silence autour de l’inceste empêchant les victimes d’être entendues.

Pauline Migevant  • 16 mai 2024 abonné·es
« L’inceste, c’est toute une vie de silence »
Le refuge Jean Bru (maison d'accueil) qui offre des soins spécifiques aux jeunes filles ayant subi des violences domestiques et sexuelles à Agen, le 10 décembre 2020.
© Philippe LOPEZ / AFP

Dorothée Dussy est anthropologue, directrice de recherche au CNRS et directrice du centre Norbert-Elias à Marseille. Dans son ouvrage Le Berceau des dominations (Pocket), paru pour la première fois en 2013, elle questionne l’idée « d’interdit de l’inceste » qui s’est imposée en anthropologie et décrit les mécanismes du silence autour de ce système de domination. Un silence qui a également marqué la réception première de ses travaux la conduisant à changer de sujet de recherche et à s’intéresser aux abeilles. Récemment, la médiatisation des violences sexuelles a permis de mettre en avant son travail précurseur, ce qui l’a conduite à reprendre ses enquêtes sur l’inceste.

En quoi le silence autour de l’inceste est-il spécifique par rapport à d’autres violences sexuelles ?

Dorothée Dussy : Dans une multitude de situations de violences sexuelles, l’inceste est un cumul de l’horreur et des problèmes. La durée moyenne des relations incestueuses, c'est quatre ans : quatre ans de violences sexuelles, quatre ans de silence. Mais en fait, l’inceste, c’est toute une vie de silence. Ce n’est pas un petit moment après le viol que les gens ont du mal à en parler. Car ce n’est pas un inconnu qui vous a violé, c’est votre père, votre cousin ou votre oncle. Et ceux qui ne veulent pas vous entendre, vous les avez toute votre vie sous le nez.

C’est ça la difficulté et la spécificité de ce silence. Il vous est imposé au quotidien. C’est tellement coûteux de vivre sans sa famille, ça fait tellement de peine, que les gens préfèrent vivre avec. Mais la famille ne veut pas entendre, ou alors pas vraiment. Quelques-uns parfois entendent, mais le plus gros des troupes non. Donc, on continue d’essayer de dire sans être entendu.Il faut aussi souligner les difficultés qu’on a soi-même à se le dire et à se souvenir. Selon Muriel Salmona, 40 % des personnes qui ont vécu de l’inceste ont une amnésie traumatique. On est nos ennemis de ce point de vue là.

C’est une forme de silenciation très puissante. Et quand on se souvient, ce n’est pas forcément de tout. Parfois, la mémoire revient par strates, des décennies plus tard. Nous, les victimes d'inceste, notre tête nous joue des tours. Ça fait tellement de mal et c’est tellement affreux de se souvenir, qu’on rame. On est en proie à une bataille intérieure et même une fois que c’est dévoilé, quelque chose en nous continue de taire une partie du problème.

Sur la question du dévoilement, avec #MeToo, on a l’impression que les personnes qui ont vécu des violences sexuelles se mettent à parler comme si elle n’avait jamais essayé de dire les violences auparavant dans leur cercle intime. Qu’avez-vous pu constater à ce sujet ?

Il y a toujours un moment de dévoilement. Je crois que je n’ai rencontré aucun adulte ayant anciennement vécu de l’inceste, qui ne se soit tu complètement. Il y a toujours un moment, voire deux, voire trois, car on est plus ou moins endurants face à cette épreuve qui consiste à dire, à dévoiler à sa famille qu’on vit des violences sexuelles. Tout le monde l’a déjà dit. Ce qu’on vit en ce moment depuis #MeToo, les grandes périodes de révélations des violences sexuelles et de l’inceste, c'est une révélation seulement pour les gens qui ne l’ont pas vécu.

Ceux qui l’ont déjà vécu le savent, car ils l’ont dit plein de fois, et ceux qui les entourent l’ont déjà entendu à de multiples reprises, mais ils l’oublient. Et chaque fois que les personnes qui l’ont dit à leur famille essaient de le dire à nouveau, c’est un moment solennel parce qu'on pense que cette fois, on va être entendus un peu moins mal. La raison pour laquelle revient tout le temps cette nécessité de dire, c’est que même lorsque les gens sont entendus dans leur famille, avec des parents qui disent « mon Dieu, c'est horrible, je suis là pour toi, on va lui parler », ça ne change pas forcément la composition de la famille. Même si les parents ont entendu, ce n’est pas rare que l’année d’après, l’oncle ou le cousin incesteur soit là à Noël.

L’inceste survient dans les familles où il était déjà là. La fois où vos parents vous entendent, ils entendent ce que vous avez vécu, mais eux aussi ont été socialisés à se taire sur l’inceste. Eux aussi ont grandi dans une famille où il y avait déjà de l’inceste. C’est une lutte pour tout le monde, mais c’est en général le silence qui reprend le dessus. Quand on a été socialisés à se taire sur l’inceste, on continue de faire taire. Après ce moment où on a été entendus, où la

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