Flottille pour Gaza : la détention arbitraire de deux journalistes n’émeut presque pas les médias

En France, les grands médias n’ont pas voulu reconnaître à l’un des leurs la qualité de journaliste, invisibilisant ainsi l’attaque à la liberté de la presse faite par l’armée israélienne en l’arrêtant.

Pauline Bock  • 16 juin 2025
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Flottille pour Gaza : la détention arbitraire de deux journalistes n’émeut presque pas les médias
© Montage : Maxime Sirvins

Yanis Mhamdi est journaliste. Commençons par là. Il est journaliste d’investigation à Blast, après avoir travaillé pour d’autres médias indépendants, dont Off investigation et le Média, et l’agence de presse Premières lignes. Il était en reportage avec son confrère journaliste Omar Faiad d’Al-Jazeera, aux côtés notamment de la députée européenne Rima Hassan et de l’activiste suédoise Greta Thunberg, à bord du voilier Madleen qui voguait vers Gaza pour acheminer de l’aide humanitaire à la population gazaouïe.

Juste avant la perte de contact avec le navire, dans la nuit du 8 au 9 juin, Yanis Mhamdi envoyait ce message sur son compte X : « Je suis journaliste et mon arrestation par l’armée israélienne est imminente. J’appelle tous les journalistes à se mobiliser. » Immédiatement après la capture – illégale, car effectuée dans les eaux internationales – du Madleen et de son équipage par l’armée israélienne, RSF a condamné « l’interpellation de deux journalistes ».

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Blast l’a aussi souligné dans son édito du jour de leur arrestation : « Rappelons que le journaliste de Blast, arrêté avec les 11 autres passagers, était présent en tant que témoin. Il n’était là-bas, comme son collègue Omar Faiad d’Al-Jazeera, que pour faire son travail de reporter, couvrant une actualité tendue. » Et pourtant. En France, l’émotion a été grande à l’annonce de leur arrestation, en ont témoigné les multiples rassemblements de soutien. Mais dans les médias, la détention arbitraire de deux journalistes n’a pas, ou si peu, été mentionnée.

Les premiers jours, les dépêches parlaient toutes de « militants pro-palestiniens, parmi lesquels quatre Français ».

Aucune dépêche AFP n’a fait état de journalistes arrêtés. Les premiers jours, les dépêches parlaient toutes de « militants pro-palestiniens, parmi lesquels quatre Français » – ce qui incluait Yanis Mhamdi bien qu’il soit journaliste. Les dépêches plus récentes lui préfèrent le terme flou de « passagers », qui a au moins le mérite d’être factuel. « Passagers » ou « militants », mais jamais « journaliste ». Ailleurs, on a préféré répéter les mots du Quai d’Orsay, en parlant de « Français » ou de « ressortissants français ».

Des termes qui ont fait réagir Blast, dénonçant « l’usage tout à fait déplacé du terme de militant » et rappelant que Yanis Mhamdi « a transmis à intervalles réguliers images, entretiens et informations » à son média durant la traversée : « Son statut de journaliste est tout aussi établi que son travail à bord du voilier. »

« C’est l’ensemble de notre profession qui se trouve menacée »

À l’appel du président de RSF Thibaut Bruttin, une tribune de soutien circule dans la profession depuis le jeudi 12 juin, et vient d’être publiée« Cette situation soulève des questions graves : il est aujourd’hui impensable qu’un journaliste français, mandaté par son média, soit privé de liberté pour avoir simplement exercé son métier », peut-on y lire. « En assimilant un journaliste à un militant, en entravant délibérément le travail d’un professionnel de l’information, c’est l’ensemble de notre profession qui se trouve menacée. » L’immense majorité des journalistes signataires sont journalistes indépendant·es ou membres d’un média indé.

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Un journaliste français a passé quatre jours dans les geôles de l’armée israélienne. Geôle, il n’y a pas d’autre mot : dans une lettre écrite de sa cellule et publiée par Blast, Yanis Mhamdi dépeint une « chambre insalubre », des « murs crades », des lits envahis de punaises de lit où il est « extrêmement difficile de dormir ». Il raconte que « le mercredi 11 juin, les gardes ont emmené Tiago, un des membres de la flottille, à l’isolement parce qu’il refusait de manger ».

Yanis Mhamdi ne serait pas journaliste ? Les autorités israéliennes, elles, ne s’y sont visiblement pas trompées.

Yanis Mhamdi ne serait pas journaliste ? Les autorités israéliennes, elles, ne s’y sont visiblement pas trompées. S’il est toujours incarcéré à la prison de Givon (1), alors que pratiquement tous ses camarades embarqué·es sur le Madleen ont été libéré·es plus tôt cette semaine, c’est bien parce qu’il est journaliste. « Selon mon avocate, je suis le dernier à rentrer afin que cela serve d’exemple aux prochains journalistes », écrit-il. L’escalade entre l’Iran et Israël a provoqué la fermeture de l’espace aérien et annulé son vol d’expulsion, initialement prévu ce 13 juin. Il est toujours en détention selon Blast, qui appelle à « une intervention ferme et déterminée de la diplomatie française ».

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Le texte a été écrit avant la libération et l’extradition de Yanis Mhamdi vers la Jordanie, ce 16 juin 2025.

En France, les grands médias n’ont pas voulu reconnaître à l’un des leurs la qualité de journaliste, invisibilisant ainsi l’attaque à la liberté de la presse faite par l’armée israélienne en l’arrêtant – une armée qui a tué plus de 200 journalistes à Gaza en 18 mois. À quoi cet aveuglement médiatique est-il dû ? Au snobisme des grands médias vis-à-vis des médias indé ? À la confusion, vigoureusement entretenue par les autorités et la bollosphère, entre militantisme et journalisme engagé ? Au racisme et à l’ignorance de nombre d’éditorialistes, pour qui un nom arabe signifie forcément qu’on est militant (voire radicalisé) ?

Le Madleen a été arrêté. Le journalisme français, lui, est en train de sombrer.

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