L’Appel des intellectuels en soutien aux grévistes de 1995, tel que rédigé initialement

Ce texte fut ensuite amendé par certains militants et grandes signatures, en premier lieu celle de Pierre Bourdieu. Mais les cinq rédacteurs de sa première version – qu’a retrouvée Michèle Riot-Sarcey et que nous publions grâce à ses bons soins – se voulaient d’abord une réponse aux soutiens au plan gouvernemental.

Olivier Doubre  • 4 décembre 2025
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L’Appel des intellectuels en soutien aux grévistes de 1995, tel que rédigé initialement
Des cheminots manifestent, le 29 novembre 1995 dans les rues de Tours, pour la défense de leur régime de retraite.
© FRANCOIS GUILLOT / AFP

Chaque lutte, chaque mouvement social a une histoire, s’amplifiant parfois grâce à une initiative isolée au départ. Après le déclenchement de la grève à la mi-novembre, déjà très suivie, surtout dans les transports publics – 1995 reste dans les mémoires pour ses trois semaines sans TGV, TER ni métro, les gens marchant sous la neige abondante de cette année-là –, la manifestation féministe annuelle du 25 novembre connaît une affluence bien plus fournie, premier signe de solidarité populaire avec le mouvement.

Sur le même sujet : Dossier : 1995 : 30 ans après, l’écho d’une révolte fondatrice

Cinq chercheur·es engagé·es finissent par écrire une pétition « en soutien aux grévistes », recherchant les signatures d’intellectuel·les. Elle va connaître un grand succès, notamment lorsque Pierre Bourdieu appose la sienne en bas du texte, qu’il modifia, lui avec quelques autres. L’Appel des intellectuels en soutien aux grévistes fut alors publié, il y a 30 ans, dans Le Monde. Grâce à l’historienne Michèle Riot-Sarcey, l’une des cinq premiers rédacteurs (qui en raconte la genèse dans notre entretien), nous en reproduisons la version initiale ci-dessous. Pour une archéologie d’un moment de luttes.


Le texte initial, avant amendement, de l’Appel des intellectuels en soutien aux grévistes

« Nous ne sommes aucunement des experts et n’avons pas prétention de l’être. Nous n’avons exercé aucune fonction de gestion des « affaires sociales ». Nous nous sentons pourtant autorisés à affirmer publiquement notre pleine solidarité avec tous ceux qui, depuis plusieurs jours, se sont mis en grève :  et la critique qu’ils portent aux pratiques du gouvernement rejoint la critique des fausses valeurs qui prévalent, axe de nos enseignements, de nos travaux, de nos activités.

Les mouvements sociaux actuels n’ont, contrairement à ce qu’affirme la propagande officielle, aucun caractère dominant de défense de privilèges corporatistes. En défendant leurs propres intérêts, ce sont les grévistes qui défendent l’intérêt général. Les salariés qui posent le problème de la Sécurité Sociale, des retraites s’affirment, en fait, pour une défense du service public, garant d’une égalité aujourd’hui malmenée par la quête de la rentabilité et du profit à tout prix. Les étudiants, lorsqu’ils réclament des postes, des crédits posent le problème de la place de l’École dans notre société et, plus généralement, de l’égalité des chances dans l’accession au savoir. Les femmes, lorsqu’elles descendent dans la rue contre l’atteinte à leurs droits, demandent l’égalité réelle, politique et sociale.

Il faut, nous dit-on, réformer la sécurité sociale. Nous en sommes d’accord, à condition que cette réforme ne soit pas effectuée, comme le veut le plan Juppé, aux dépens de la majorité de la population la moins bien servie par l’économie libérale ; celle sur laquelle retomberait l’essentiel de la charge financière. Il faut rompre avec un passé tout entier dévoué à la défense des privilèges et des intérêts particuliers par respect des règles d’un système soumis aux seules lois du marché. Le mouvement actuel n’est une crise que pour la politique gouvernementale. Pour la masse des citoyens, il ouvre la possibilité d’un départ vers plus de démocratie, plus d’égalité.

En se battant pour leurs droits sociaux, les femmes, les étudiants, les salariés se battent pour le droit à l’égalité de toutes et de tous, ceux des français comme ceux des immigrés.

C’est pourquoi nous dénonçons les tentatives du RPR de mobiliser les usagers contre les grévistes : les conséquences de l’action de ces pseudo-comités seraient catastrophiques.

Nous appelons donc toutes celles et tous ceux – la très grande majorité – qui se situent aux côtés des grévistes à constituer partout des comités de solidarité. Pour organiser la protection du mouvement. Pour élaborer les revendications et les perspectives générales d’une lutte qui nous concerne tous.

Car, quelle que soit l’issue immédiate du conflit, notre avenir est en train de se jouer. »

Yves Bénot, Denis Berger Catherine Lévy. Henri Maler, Michèle Riot-Sarcey.



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