Oleksandra Matviichuk : « Poutine voit l’Ukraine comme un pont vers l’Europe »

Depuis Kyiv, l’avocate et militante ukrainienne pour les droits de l’homme qui dirige le Centre pour les libertés civiles, avec qui elle a obtenu le prix Nobel de la paix en 2022, raconte un pays qui s’apprête à entrer dans sa cinquième année de guerre. Elle dénonce un système international obsolète, incapable de punir le crime d’agression commis par les dirigeants russes.

Hugo Lautissier  • 19 janvier 2026 abonné·es
Oleksandra Matviichuk : « Poutine voit l’Ukraine comme un pont vers l’Europe »
"L’Union européenne n’a pas de stratégie, elle est seulement dans la réaction. Cela signifie que vous jouez selon les règles de Poutine."
© Hugo Lautissier

Oleksandra Matviichuk dirige le Centre pour les libertés civiles, avec qui elle a obtenu le prix Nobel de la paix en 2022.

Comment décririez-vous l’état de la société ukrainienne après quatre années de guerre ?

Oleksandra Matviichuk : Vivre pendant une guerre de grande ampleur, cela signifie vivre dans une incertitude totale. Vous ne pouvez pas planifier votre journée, ni même les prochaines heures, car vous n’avez aucune idée de ce qui va se passer. Cela signifie que vous vivez dans une peur constante pour vos proches. Il n’y a aucun endroit sûr en Ukraine. La Russie frappe délibérément des bâtiments résidentiels, des écoles, des églises, des musées et des hôpitaux, presque quotidiennement.

C’est une vie difficile, mais je pense que les Ukrainiens sont beaucoup plus résilients qu’ils ne le pensent eux-mêmes. Ces temps traumatisants offrent l’occasion d’exprimer ce qu’il y a de meilleur en nous : être courageux, lutter pour la liberté, faire des choix difficiles mais justes, assumer ses responsabilités et s’entraider. Lorsque nous nous aidons les uns les autres, lorsque des gens risquent leur vie pour d’autres qu’ils n’ont jamais rencontrés, c’est à ce moment-là que nous sommes pleinement conscients de ce que signifie être humain.

Ressentez-vous une différence dans la société entre le début de l’invasion en 2022 et aujourd’hui ?

C’est toujours en dents de scie, car beaucoup de choses peuvent vous affecter. On ne peut pas s’habituer aux pertes constantes ; cela signifie que vous êtes régulièrement au plus bas. Une amie écrivaine m’a dit que, lorsque nous sommes au plus bas, nous ne sommes pas simplement « à terre », nous sommes dans des « tranchées émotionnelles ». Dans ces tranchées, parfois, on bat en retraite, parfois on se retrouve et on continue le combat. Nous sommes des humains, pas des robots.

Comment votre travail au Centre pour les libertés civiles est-il affecté par l’invasion ?

La guerre a ruiné tout ce que j’appelle une vie normale pour moi et pour des millions de personnes. Elle a un impact énorme sur notre travail car nous sommes confrontés à une quantité colossale de crimes et donc à une douleur humaine immense. Nous ne documentons pas seulement des violations des conventions de Genève, il y a des histoires humaines derrière ces épisodes. Nous avons 91 000 affaires dans notre base de données.

La Russie inflige délibérément une douleur immense aux civils afin de briser la résistance et d’occuper le pays.

C’est énorme, mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg, car la Russie utilise le crime comme méthode de guerre. Elle inflige délibérément une douleur immense aux civils afin de briser la résistance et d’occuper le pays. Alors que cette guerre transforme les gens en chiffres, ce que nous faisons, littéralement, c’est rendre leurs noms aux gens, car la vie de chaque personne compte.

Quels sont les principaux défis auxquels votre organisation est confrontée ?

Un mois après le début de la guerre, j’ai commencé à me demander pour qui nous documentions tous ces crimes. J’étais à Kyiv, j’ai refusé d’évacuer et, avec une partie de mon équipe, nous avons continué notre travail sur le terrain. C’était une période difficile ; nos partenaires internationaux étaient convaincus que l’Ukraine n’avait aucune chance de résister et que la capitale tomberait en trois ou quatre jours. Nous célébrions

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