Municipales : à Strasbourg, Jeanne Barseghian à l’épreuve de la guerre des gauches
Élue en 2020 à la tête de la mairie de Strasbourg, l’écologiste doit faire face à la concurrence de deux autres listes de gauche, une insoumise et une socialiste. Cette dernière, menée par l’ancienne maire de la ville Catherine Trautmann, compte bien refermer la parenthèse verte dans la capitale alsacienne.

© FREDERICK FLORIN / AFP
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Municipales : à Vaulx-en-Velin, l’union de la gauche peut attendre Municipales : ces villes de droite que l’union des gauches peut faire vaciller« Jeanne Barseghian ? Ah je ne sais pas, moi je suis venu pour les pizzas. » Ce mardi 3 février, la résidence universitaire du FEC (Foyer de l’étudiant catholique), située juste derrière la cathédrale de Strasbourg, n’accueille pas seulement des étudiants et étudiantes venus profiter du resto U mais aussi la maire sortante. À l’étage, l’écologiste Jeanne Barseghian, élue à la tête de la capitale alsacienne en 2020 et candidate à sa réélection, est invitée par les Jeunes européens de Strasbourg, une association de jeunesse militant pour une Europe plus fédéraliste, qui invite tous les candidats principaux à l’élection municipale.
Au programme de la soirée, discussion autour de la place et du rôle de Strasbourg dans l’Europe, du programme de la candidate sur les questions transfrontalières et internationales mais aussi son plat européen préféré (la choucroute de poissons en l’occurrence). Le tout, face à un public de jeunes étudiants de Sciences Po Strasbourg, de quelques têtes grisonnantes ou de sympathisants. A priori pas le cadre le plus hostile pour une candidate écologiste, européiste convaincue.
En 2020 on m’annonçait deuxième et j’ai terminé avec dix points d’avance !
J. Barseghian
Pourtant, au moment des questions du public, une question fend la foule. « Vous êtes pour la tenue du Parlement européen à Strasbourg mais la pollution de l’air à Strasbourg est déjà alarmante. Avec encore plus de voitures et d’avions… ce n’est pas très écolo », persifle un septuagénaire, les Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA) sous le bras. « Évidemment que l’avion pollue mais la démocratie européenne, c’est très important. J’assume mon pragmatisme », se défend la maire.
Si cet échange tient sans doute de l’anecdote, il témoigne d’une certaine difficulté de Jeanne Barseghian dans la course à sa réélection, le 15 et 22 mars 2026. Dans les sondages, l’écolo de 45 ans est devancée par Catherine Trautmann, la candidate du Parti socialiste (PS), ex-ministre sous Lionel Jospin et ancienne maire de la ville (de 1989 à 1997 puis de 2000 à 2001). Pire encore, celui de septembre 2025 donnait la maire sortante en troisième position derrière Jean-Philippe Vetter (LR). Si l’écologiste est désormais créditée deuxième du scrutin avec 22 % des intentions de vote, selon l’institut Ipsos en janvier 2026, elle reste distancée de presque 10 points par Catherine Trautmann (31 %), dont la dynamique ne fait que de grimper.
« Un climat ambiant au détriment de la gauche »
Certes, les sondages ne font pas tout et Jeanne Barseghian le sait bien. « En 2020 on m’annonçait deuxième et j’ai terminé avec dix points d’avance ! », crâne au téléphone l’écolo qui veut croire que la « bonne dynamique de terrain », et le mois de campagne restant lui permettront de rempiler pour six ans. Mais le contexte est bien différent. La vague verte de 2020 qui avait vu les écologistes rafler des grandes villes comme Lyon ou Bordeaux ne semble pas près de se reproduire.
« Il y a eu une sorte d’écolobashing organisé depuis nos victoires en 2020, dénonce Floriane Varieras, adjointe à la mairie et porte-parole de la campagne de Jeanne Barseghian. C’était presque devenu une blague entre nous de dire que Gérald Darmanin cherchait à créer une polémique sur chaque ville écolo : le Tour de France à Lyon, le sapin à Bordeaux, le burkini à Grenoble… »
Jeanne Barseghian souligne que plus de 85 % des engagements pris à l’issue de la campagne de 2020 ont été tenus.
De son côté, Florian Kobryn, candidat La France insoumise (LFI) à Strasbourg, confirme que la montée de l’extrême droite invisibilise la question sociale comme écologique… « Mais ce climat ambiant se fait au détriment de la gauche en général ! » Élu au conseil départemental d’Alsace en 2021 en tant que citoyen non encarté après une campagne commune avec les écologistes et les partis de gauche, il a depuis tourné le dos aux Verts et pourrait bien leur jouer un mauvais tour.
Annoncé tantôt au-dessus, tantôt juste en dessous du seuil de 10 % des voix dans les sondages, palier minimal pour se qualifier au second tour, Florian Kobryn maintient encore le flou sur le maintien de sa liste, ce qui pourrait sérieusement limiter la réserve de voix écolos. « Nous, on fait campagne pour être en tête à gauche et on appellera les listes de gauche à nous rejoindre », élude-t-il.
« Nationalement comme municipalement, la fracture entre une gauche de rupture et une gauche gestionnaire se retrouve au milieu du mouvement des Écologistes », analyse, non sans jubiler, Emmanuel Fernandes, député insoumis de la deuxième circonscription du Bas-Rhin (qui comporte le sud de Strasbourg). L’élu, décidément d’humeur taquine, prend également plaisir à rappeler l’épisode de la fronde de janvier 2026 où plusieurs cadres écolos se sont ralliés à des candidatures LFI en vue des municipales.
« Elle a fracturé la ville pendant six ans »
« Oui, il y a le contexte national, mais il ne faut pas oublier le bilan en soi du mandat », rappelle Florian Kobryn qui reconnaît « qu’un certain nombre de choses engagées par les Écologistes vont dans le bon sens ». Mais il dénonce tout de même un sentiment de « tour d’ivoire, de déconnexion avec le terrain », que ressentirait la population à l’égard de la mairie. « On souhaite faire de l’écologie, mais pas uniquement destinés à des gens qui vivent dans l’hypercentre », poursuit Emmanuel Fernandes qui rappelle que Strasbourg est la ville avec le plus gros écart de richesse de France et où le taux de pauvreté est d’environ 25 %.
« Elle a fracturé la ville pendant six ans », martèle de son côté Thierry Sother, député socialiste de la troisième circonscription du Bas-Rhin (qui comporte le nord de Strasbourg), patron de la fédération PS du département et en deuxième position sur la liste de Catherine Trautmann. « Il y a d’abord un sujet de posture, celle d’une maire militante qui refuse le dialogue et divise. Les Strasbourgeois ne sont plus fiers de leur ville », fulmine l’élu avant d’énumérer les « échecs du mandat » : l’abandon du projet du Tram Nord, un épisode musclé entre des clubs de football locaux et l’adjoint chargé des Sports, la gestion des vélos et de la voiture, l’augmentation de la dette…
Face à toutes ces attaques, Jeanne Barseghian tient à défendre son bilan et souligne que plus de 85 % des engagements pris à l’issue de la campagne de 2020 ont été tenus. « S’opposer à la maire sortante, ça ne fait pas un projet politique. Il y a eu beaucoup de critiques mais la gauche a voté les trois quarts des délibérations qu’on a proposés. C’est bien que ce n’était pas si catastrophique ? », fait mine de s’interroger l’édile écologiste avant de conclure : « La dynamique de rassemblement à gauche à Strasbourg, c’est moi qui la mène. Le cœur et le centre de gravité de cette ville sont vraiment de gauche. » Reste juste à savoir laquelle.
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