« Il n’y a pas de “nouvelle France” : il y a la France et toutes ses composantes »

Demba Traoré, le nouveau maire du Blanc-Mesnil, en Seine-Saint-Denis, revient sur les conditions de sa victoire et la portée politique de la liste citoyenne qu’il a conduite.

Hugo Boursier  • 29 avril 2026
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« Il n’y a pas de “nouvelle France” : il y a la France et toutes ses composantes »
Lors du premier conseil municipal de la ville, le 29 mars 2026.
© Blanca CRUZ / AFP

Il a mis fin à plus d’une décennie de règne. Au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), Demba Traoré, 40 ans, a remporté les élections municipales face à l’autoritaire Thierry Meignen (LR). Une victoire qui n’était pas jouée d’avance, tant sa liste citoyenne bataillait seule contre tous les partis politiques. Y compris la gauche, réunie autour du Parti communiste au premier tour, avant de se rallier au second tour à l’entrepreneur, acteur associatif très identifié et ex-figure locale du football. Le nouveau maire refuse d’être rangé dans la catégorie des « maires de couleur issus de l’immigration et d’un quartier ». Un raccourci dont il peut entendre la portée politique en matière de représentation, mais qui reste simpliste, voire offensant.

Après douze ans de règne de Thierry Meignen, quelle pratique du pouvoir sera la vôtre ?

Demba Traoré : Une approche à l’opposé de ce qu’il y a eu ces dernières années. Notre objectif consiste à remettre de l’humain et de la considération dans notre pratique du pouvoir. Nous n’avons qu’une boussole : le bien et le mieux pour le Blanc-Mesnil. On sait que les attentes des citoyens sont très importantes, alors on va s’assurer d’avoir des espaces où l’on peut débattre avec les habitants, au travers de permanences et d’initiatives de démocratie locale. Il faut comprendre la réalité dans laquelle vivent nos concitoyens.

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La maire sortante de Poitiers, qui avait gagné en 2020 grâce à une initiative citoyenne, Léonore Moncond’Huy, expliquait dans nos colonnes que les habitants attendaient d’elle plus d’incarnation
dans son action politique. Comment conciliez-vous ce désir d’incarnation et la promesse d’une pratique horizontale de votre mandat ?

ll faut trouver un équilibre entre les deux. La chance que j’ai, c’est que je suis un habitant extrêmement ancré et identifié dans la ville. Je suis un acteur associatif, j’ai travaillé auprès de l’enfance et de la jeunesse pendant dix ans, j’ai été un acteur sportif important et je suis entrepreneur au Blanc-Mesnil. Ces expériences ont certainement légitimé ma candidature sans que je doive jouer un rôle quelconque.

On a réussi à intéresser des personnes qui avaient pris leurs distances vis-à-vis de la politique.

Mon intronisation est aussi le résultat d’une méthodologie employée ces derniers mois. On a réussi à intéresser des personnes qui avaient pris leurs distances vis-à-vis de la politique. Certaines d’entre elles expriment une demande urgente par rapport aux bénéfices de nos actions. Ce sera certainement difficile à gérer, mais notre travail, désormais, c’est de faire en sorte que tous les Blanc-Mesnilois se sentent concernés par la vie de la cité et obtiennent des preuves du sens de notre action.

Vous avez en effet derrière vous un long parcours associatif. À l’époque, le Parti communiste pilotait la ville. Des critiques ont été faites sur leur politique jugée « paternaliste ». Quel regard portiez-vous à l’époque sur les partis politiques ?

Avant mes 20 ans, j’étais déjà dans le conseil local de la jeunesse mis en place par le PCF. Je participais aussi à des campagnes régionales et, en 2008, je me suis inscrit sur une liste citoyenne. À ce moment-là, je suis déjà déterminé à agir, au lieu d’attendre que l’on fasse pour nous, les habitants des quartiers populaires. Mais je vois que les portes ne sont pas très ouvertes.

En parallèle, je poursuis des études longues et mes parents tiennent à ce que je m’inscrive dans ce type d’ascension. Quand on regarde les municipales de 2014, c’est aussi pour cette raison que Thierry Meignen remporte la mairie. Il a l’intelligence d’ouvrir sa liste et d’accepter des habitants des quartiers à des postes à responsabilité. De manière très factuelle, vous comparez sa liste à celle des communistes et vous savez laquelle est la plus populaire.

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L’erreur stratégique de la gauche, c’est de considérer que les habitants des quartiers ne peuvent être que représentés et jamais des acteurs de la vie politique ?

Oui. La gauche a considéré que ce système-là allait toujours fonctionner. J’ai une phrase limpide à ce sujet : moi, je ne suis pas mes parents. Eux sont nés au Sénégal, puis sont arrivés en France. De leur point de vue, la considération qui leur a été accordée était bienvenue. Comme bon nombre de personnes de cette génération, ils étaient accompagnés dans des démarches d’accès au soin, d’alphabétisation. Moi, je n’ai pas besoin de tout ça. Je suis né en France, je suis passé par l’école française. Notre génération a pour ambition d’occuper des postes à responsabilité et de ne pas se justifier d’une quelconque origine.

Dans ce contexte, comment comprenez-vous cette expression de « nouvelle France » formulée par la France insoumise ?

Je la comprends, mais je refuse de l’entendre. Il n’y a pas de nouvelle France : il y a la France et toutes ses composantes. Une France a certainement été oubliée, elle s’est peut-être oubliée elle-même, et s’est désintéressée des sujets pourtant structurants. La seule raison du combat politique, c’est de faire en sorte qu’une partie de la France qui a été mise au ban, invisibilisée, se sente à nouveau concernée et s’implique.

Il faut considérer la France comme une et indivisible.

Thierry Meignen avait une pratique communautariste et utilitariste de la politique : il se concentrait sur les votants et pas sur les abstentionnistes, il découpait la cité selon des caractéristiques ethniques ou culturelles. Je m’inscris contre cette vision. Notre pari a été de réunir les Blanc-Mesnilois qui ont un certain pouvoir d’achat comme ceux qui vivent dans un HLM. Et cette appréhension de la politique s’observe aussi dans les territoires ruraux. Il faut considérer la France comme une et indivisible.

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Avez-vous l’impression que ce concept de « nouvelle France » catégorise les personnes ?

C’est un concept qui opposerait une ancienne à une nouvelle France. Les personnes qui ont été tenues loin de la politique et qui ont cru en notre projet n’appartiennent pas à une « nouvelle » France. Ils étaient déjà là avant !

Le traitement médiatique autour des maires de villes populaires a souvent mis en avant leurs parcours personnels. Quels sont les effets produits par cette individualisation ?

C’est une preuve que quelque chose ne fonctionne pas. Aux yeux de certains, l’histoire serait encore plus belle si je venais d’un quartier plus pauvre. Eh non, je suis un Blanc-Mesnilois qui a deux licences, un master en finance, qui a travaillé quinze ans en banque et qui est entrepreneur.

Je ne suis pas exactement dans la case où l’on voudrait me mettre.

Je ne suis pas exactement dans la case où l’on voudrait me mettre. On essaie de nous regrouper dans une seule catégorie : les maires de couleur issus de l’immigration et d’un quartier. Comme si, au-delà de nos expériences, de notre vécu, de nos combats, on représentait surtout un symbole. Je ne représente que le Blanc-Mesnil et tous les Blanc-Mesnilois.

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