« Autofiction », de Pedro Almodóvar (Compétition) ; « La Détention », de Guillaume Massart (Acid)

Les hantises exorcisées d’un cinéaste et les élèves de l’École nationale pénitentiaire.

Christophe Kantcheff  • 19 mai 2026
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« Autofiction », de Pedro Almodóvar (Compétition) ; « La Détention », de Guillaume Massart (Acid)
Un romancier transpose des faits le concernant ou ayant touché ses proches.
© Pathé

Autofiction

Autofiction / Pedro Almodóvar / 1 h 51. En salle.

Après sept ans d’absence de la compétition à Cannes, Pedro Almodóvar revient avec un film sur le cinéma, Autofiction, comme son compatriote Rodrigo Sorogoyen. Mais, à l’opposé de la toute-puissance, c’est une forme d’impuissance créatrice qui l’intéresse ici. Pedro Almodóvar met en scène un cinéaste, Raúl Rossetti (Leonardo Sbaraglia), présenté comme étant en mal d’imagination, qui est en train d’écrire un scénario dont l’action se déroule en 2004, et qui reprend, tout en les transposant, des faits le concernant ou ayant touché ses proches.

Autofiction se déroule comme un fleuve tranquille, avec des va-et-vient entre le présent et 2004.

En parallèle, on suit le film dans le film, c’est-à-dire l’histoire, en 2004, d’Elsa (Bárbara Lennie), une ex-réalisatrice qui, devant l’insuccès de ses deux premières œuvres – devenues depuis « cultes », notion galvaudée que moque au passage Almodóvar –, s’est reconvertie dans la publicité. Elsa se remet difficilement de la mort de sa mère. Elle encourage par ailleurs sa meilleure amie et collègue (Victoria Luengo) à quitter son mari qui la trompe, et tente d’aider une jeune femme, qui est modèle, dont l’enfant est morte en bas âge. Enfin, elle est épaulée par son compagnon, Bonifacio (Patrick Criado), pompier la semaine et stripteaseur le week-end.

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Autofiction se déroule ainsi comme un fleuve tranquille, avec des va-et-vient entre le présent et 2004, jusqu’à ce que Raúl achève son scénario, qu’il donne à lire à une amie, Mónica (Aitana Sánchez-Gijón), longtemps sa plus proche collaboratrice. C’est là, dans la dernière partie du film, que celui-ci prend son relief : Mónica est choquée par les emprunts à la réalité effectués par Raúl, qu’elle vit comme une trahison. Elle lui délivre alors quantité de critiques sur son scénario et de reproches sur son éthique de cinéaste.

Quel étrange film ! Sur la forme, les scènes de confrontation entre Mónica et Raúl sont presque télévisuelles, avec une petite musique continue en sourdine. La première fait remarquer au second que le personnage de Bonifacio est sacrifié, un peu comme le garçon vivant auprès de Raúl et se tenant à son service. Il est vrai que la seule grande séquence de Bonifacio est celle de son striptease. Mónica ajoute cruellement que Raúl a perdu la grâce.

Sans doute une hantise de Pedro Almodóvar, qu’il exorcise de cette façon. Son film a pourtant au moins un moment de ravissement où une jeune femme chante à en pleurer. Dernière remarque : Amarga Navidad (« Noël amer »), le titre original devient en français Autofiction. Un choix discutable : comme si ce genre était synonyme de crise de créativité – on en parlera à Camille Laurens…


La Détention

(Photo : Les Alchimistes.)

La Détention / Guillaume Massart /2 h 12.

Il y a quelques semaines, les surveillants de prison observaient un jour de grève pour dénoncer leurs conditions de travail rendues de plus en plus difficiles à cause de la surpopulation carcérale. Cet étrange métier soulève-t-il des vocations ? Présenté par L’Acid, La Détention, le deuxième long métrage du documentariste Guillaume Massart ne nous le dit pas. En revanche, il apporte un regard passionnant sur l’étape suivante : quand les apprentis matons en sont à leur formation. La Détention suit, sur une année, une promotion d’élèves de l’École nationale pénitentiaire.

Le cinéaste a choisi pour entrer dans son film une longue séquence presque troublante : dans une classe, en tout début de cours, le formateur annonce aux présent.es que les quatre heures à venir se feront debout. Il demande ce qu’en pensent les unes et les autres – les femmes composent une part non négligeable des effectifs –, mais aucune voix ne s’oppose réellement. La scène s’étire avant qu’il leur soit dit que cet exercice vise à tester leur esprit critique face à un ordre qu’ils jugent absurde. Le cinéaste ne se pose pas ici en surplomb des élèves pour suggérer qu’on serait en présence de personnes particulièrement soumises à l’autorité. Il s’agit plutôt d’indiquer d’emblée que l’enseignement reçu sera de qualité – d’un point de vue technique cela va de soi –, mais aussi au plan éthique.

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On assiste ainsi, outre quelques leçons plus théoriques, à différentes situations auxquelles devront faire face les futurs surveillant.es. Comme, par exemple, la manière de faire avec un détenu refusant de rentrer dans sa cellule. Ou une séance simulée avec un prisonnier dépressif à la limite du suicide. Une séquence qui emprunte à la fiction – le détenu est incarné par une personne extérieure – et au terme de laquelle la jeune femme qui doit trouver les mots et les gestes efficaces avoue la difficulté de la tâche.

La Détention montre le gap existant entre leur formation et la réalité à laquelle ils seront confrontés.

Le choc viendra de l’extérieur, alors que l’École nationale pénitentiaire finit par apparaître comme un cocon. Ces élèves doivent effectuer des stages au sein de véritables prisons. Le retour au bercail est difficile. Le respect des détenus qu’on leur apprend n’existe pas chez leurs aînés. Les surveillants en poste moquent le fait qu’ils interpellent les détenus en leur disant « monsieur ». Pire : certains volent ce qu’ils trouvent lors des fouilles. « On ne peut rien dire, commente un élève, les chefs le font aussi. » Plus grave encore : une stagiaire a reçu des menaces de morts de la part de surveillants…

(Photo : Les Alchimistes.)

Ainsi La Détention montre le gap existant entre leur formation et la réalité à laquelle ils seront confrontés. La lucidité sur l’exercice du métier gagne les esprits : « C’est la crise permanente et on la gère pendant 7 heures par jour », analyse l’un d’eux. Le film se referme sur un moment aussi absurde que celui qui l’ouvrait. Sans que cela relève d’un test, mais d’un ordre de la direction générale de l’administration pénitentiaire. Alors qu’il pleut à verse, les élèves, qui répètent leur cérémonie protocolaire d’admission dans le corps des surveillants de prison, ne sont pas autorisés à enfiler un par-dessus. C’est transis et trempés qu’ils entonnent la Marseillaise. N’y aurait-il pas aussi un problème de formation du côté de la direction ?

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Cinéma
Temps de lecture : 6 minutes
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