« Moulin », de Lázsló Nemes (Compétition) ; « Les Matins merveilleux », d’Avril Besson (Séance spéciale)
Le résistant face à son bourreau et deux femmes expérimentent un nouvel amour.

© Photo : Studio TF1
Moulin
Moulin / Lázsló Nemes / 2 h 10.
Moulin n’est pas un biopic du plus fameux des résistants français. Le nouveau film de László Nemes (Le Fils de Saül, Orphelin…) n’est pas non plus une geste de la Résistance et de son unification, c’est-à-dire l’œuvre essentielle de Jean Moulin. Le cinéaste hongrois a choisi un moment particulier, une période critique et évidemment dramatique : la confrontation entre deux hommes, entre le détenu et son bourreau, entre Jean Moulin et Klaus Barbie.
Le film comporte tout de même une séquence montrant ce jour historique où Moulin obtient des différents réseaux résistants leur ralliement derrière le général de Gaulle. Mais c’est le piège de Caluire – la ville, en banlieue de Lyon, où il a été arrêté par la Gestapo avec d’autres responsables de la Résistance – qui lance véritablement l’action centrale. Le film se désintéresse de la question de la responsabilité de René Hardy, alias Didot, dans la révélation (ou pas) aux Allemands de cette réunion au sommet (on l’aperçoit seulement s’échapper). Une question qui fut longtemps polémique au sein des survivants de Caluire et des historiens. Ce qui importe, c’est que désormais Moulin est entre les griffes de Barbie.
Ainsi le film est sur ses rails dont il ne déviera pas. C’est à la fois la limite de Moulin, qui peut avoir une dimension lourdement illustrative. Mais aussi sa réussite quand le cinéaste transcende par sa mise en scène le duel attendu. Celle-ci tient d’abord sur le jeu tout en retenue de Gilles Lellouche, qui incarne un Moulin non comme un saint laïc mais comme un homme à la fois résolu et gagné par l’effroi et par la peur de parler sous la torture. Il faut aussi lui associer l’excellent Lars Eidinger en Barbie, dont l’intelligence perverse décuple la barbarie.
Là où Nemes est le plus fort, c’est quand il montre les quelques victoires que Moulin remporte sur son tortionnaire.
On rendra grâce au cinéaste de ne pas avoir martyrisé le spectateur par une accumulation de scènes de torture physique. En revanche, Barbie apparaît tout aussi orfèvre en matière de torture psychologique. C’est pourquoi, là où Nemes est le plus fort, c’est quand il montre les quelques victoires que Moulin remporte sur son tortionnaire. Par exemple dans une scène de danse avec une comtesse (Louise Bourgoin) venue le défendre, à laquelle Barbie les obligeait brutalement pour les humilier, et que ce couple fugace réussit à transformer en un bref moment d’humanité.
Ou quand Moulin se sert une ultime fois de ses talents d’illustrateur (son activité principale pendant l’entre-deux-guerres avant de devenir préfet) pour déjouer ironiquement l’injonction à donner des renseignements. Dans ces actes triomphe l’héroïsme de Jean Moulin. Mais le film les traite sans lyrisme ostentatoire, toujours à hauteur d’homme, à la manière dont les grands résistants ont parlé de leurs faits de guerre : obéissant à leur conscience, ils n’ont fait que leur devoir.
Les Matins merveilleux
Les Matins merveilleux / Avril Besson / 1 h 27.
Pouvoir se donner du temps est devenu un luxe au cinéma. C’est-à-dire travailler dans la continuité avec des comédiennes – comme ça a été le cas d’Avril Besson avec India Hair et Raya Martigny, qui jouaient déjà dans un de ses courts-métrages –, ou assurer soi-même le montage quand on est réalisatrice (et donc avoir la possibilité de laisser reposer le film avant d’y revenir). Finalement, voici Les Matins merveilleux, premier long métrage d’une ancienne étudiante de la Femis, présenté en Séance spéciale : une vraie réussite.
Les Matins merveilleux commence par une journée triste. Charlie (India Hair) a rendez-vous chez sa grand-mère, qu’elle trouve morte. Elle était très attachée à cette vieille dame, d’autant que celle-ci l’a élevée, la mère de Charlie ayant été emportée jeune par une maladie, son père n’étant jamais apparu. Mais ces premières images ne se réduisent pas à cela. La porte de sa grand-mère restant close, Charlie n’hésite pas à sauter d’un balcon à un autre pour entrer dans l’appartement, c’est-à-dire à passer au-dessus du vide. Ce qui peut s’interpréter moins comme un goût du risque que comme une disposition à s’ouvrir à l’inconnu – et advienne que pourra ! Enfin, et malgré les tristes circonstances du décès, il y a le phrasé d’India Hair, une forme de décalage y compris dans l’échange téléphonique avec les pompes funèbres, un humour qui s’insinue.
On retrouve Charlie dans le sud de la France, à Cavalaire-sur-mer, une station balnéaire hors saison. Elle y fait deux rencontres. Celui qu’elle est venue voir, Thierry (Éric Cantona), à qui sa grand-mère a légué une collection de disques vinyles datant des années 1980 – pour Charlie, ce legs est un mystère, elle n’avait jamais entendu parler de cet homme. Et Marina (Raya Martigny), qui tient un bar, une personnalité forte et aidante : elle rend service à Charlie en l’hébergeant.
Ce qui se noue entre Charlie et ces deux personnages relève d’une simplicité que la cinéaste parvient à montrer dans une forme d’évidence réjouissante. Thierry a rencontré la mère de Charlie quand ils étaient jeunes. Il montre à la jeune femme une vidéo où elle voit pour la première fois sa mère à une fête, dansant sur du disco. Pour Charlie, ces moments sont des découvertes émouvantes auxquelles elle s’adonne volontiers. Comme de faire des pas de danse, malgré son inexpérience en la matière, avec Thierry, qui est resté fan de disco – excellent Éric Cantona, qui ne se transforme pas en Travolta mais dont il émane de tout le corps en mouvement la fibre populaire de son personnage.
Ce premier long métrage tisse passé et présent, disponibilité de soi et interrogations existentielles, fantaisie et chagrins dû aux départs définitifs.
Avec Marina, jeune femme solaire et trans, il s’agit d’abord d’un apprivoisement mutuel, puis d’une complicité, enfin de la montée d’une innocence amoureuse et lesbienne. Charlie et Marina ne se lancent pas tout à fait dans le vide mais acceptent de plonger dans l’inconnu d’une relation inédite pour elles, et merveilleuse !
Ce premier long métrage tisse passé et présent, disponibilité de soi et interrogations existentielles, fantaisie et chagrins dû aux départs définitifs. Son apparente fragilité a le charme bouleversant d’une chanson interprétée en karaoké par Charlie-India Hair, « Mon amie la rose » (« On est bien peu de choses/Et mon amie la rose/ Me l’a dit ce matin »). De la mort et du deuil (quelles belles scènes où l’on voit Charlie écouter et réécouter encore le dernier message de sa grand-mère laissé sur son répondeur !) à une promesse de nouvelle vie, Les Matins merveilleux trace son chemin au naturel. En l’occurrence, nous sommes résolument Charlie !
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