Adib Ajaka : « Nous avons perdu ce que nous étions »
Au Sud Liban, l’armée israélienne a rasé des villages entiers. Début mai, Yaroun a été effacé. Situé à quelques kilomètres de la barrière de séparation avec Israël, le village musulman et chrétien a été écrasé méthodiquement par les soldats israéliens. Le cœur en mille morceaux, Adib Ajaka, élu de Yaroun, nous écrit de Beyrouth, où il vit désormais.
dans l’hebdo N° 1917 Acheter ce numéro

Je ne veux pas écrire, ni plus parler de mon village. Je suis las de contempler les vieilles photos, de rembobiner le film des souvenirs. Fussent-ils les plus beaux, jamais je n’aurais imaginé qu’ils puissent devenir un jour cette corde qui m’enserre le cœur.
Je ne veux pas écrire sur Yaroun, car les mots ne l’ont pas protégé, ils n’ont pas repoussé les crocs des agresseurs. Et après tant de ruines, la parole elle-même est devenue élégie. Je ne suis pas en état d’accepter que Yaroun ait rendu l’âme.
Je ne veux pas écrire, peut-être parce que j’en suis incapable, parce que trop vaste est la langue pour expliquer ce que signifie être yarouni. Le secret de ce lien à une terre que l’on appelle al-Balad, « le village » ? Comme on tenterait d’expliquer le lien indicible à un père, une mère et aux siens.
Yaroun, premier de nos souvenirs, et notre demeure éternelle. Le cordon qui nous y relie ne s’est jamais rompu. Ce village nous aime et nous l’aimons. Nous l’aimons parce qu’il est notre refuge, une étreinte chaude.
Yaroun, le lieu où nous avons éprouvé la vie, où nous l’avons découverte. Comment raconter nos retours à la maison, enfants, couverts de boue après une journée passée à chevaucher des bâtons que notre imagination avait changés en chevaux lancés contre le vent ? Ou nos excursions vers le vieux bois, là où se dressaient des arbres dont il ne reste plus trace ? Nous y ramassions le bois sec, allumions un feu et attendions patiemment que des pommes de terre cuisent sous la cendre, nous livrant à ces jeux dont nous avions nous-mêmes inventé les règles.
La routine de la vie
Pourquoi parler de Yaroun ? Que signifierait, pour celui qui ne s’est jamais assis sur les marches de l’église, le fait d’en entendre parler ? Que peuvent signifier pour lui ces noms qui condensent un monde de souvenirs que seuls comprennent ceux qui les ont traversés ?
Comment expliquer le plaisir de cueillir des figues et des amandes, voire de les voler comme le font les enfants ? Les marches durant lesquelles on ramasse champignons et asperges ? Et comment expliquer tout ce que recèlent les noms de ces lieux : le virage d’Oum Hanna, la descente du cimetière, le cèdre d’Abou Michel, Aïn al-Assafir, Aïn Ram Jaghia, Doueir, la promenade de l’ouest et le thé de l’après-midi ?
Que vous importe l’histoire de ma maison, demeure de cinq générations, devenue poussière, et du citronnier qui ornait sa façade ?
Comment expliquer cet empressement à décorer notre église à Noël et à Pâques ? La procession de la Saint-Georges entre l’église et al-Khodr ? Le bonheur d’un enfant qui porte l’encensoir pour la première fois ? Est-ce que cela vous importe que je vous raconte comment, enfants, petits, nous nous perdions dans les ruelles des vieux quartiers ? Comment nous passions d’un toit à l’autre des maisons accolées, et nos tentatives pour construire une cabane dans le vieux chêne afin de nous protéger de la chaleur du zénith ?
Que vous importe l’histoire de ma maison, demeure de cinq générations, devenue poussière, et du citronnier qui ornait sa façade ? Me revient l’odeur de ma grand-mère, de son pain, le saboun baladi [savon à l’huile d’olive fabriqué à la main et cuit au chaudron, N.D.L.R.], l’odeur du blé bouilli, et la danse du tamis entre ses mains qui n’ont jamais goûté le repos.
Nous avons perdu ce que nous étions. Nous avons perdu dans cette guerre ce que nous pensions immuable. Nous avons perdu nos souvenirs, des plus simples aux plus intimes, et nous avons perdu la routine de la vie, sa belle monotonie.
Dans chaque maison du quartier, nous avions un souvenir. Nous nous connaissions par cœur. Si la vie nous éloignait, il suffisait de nous retrouver pour que tout reprenne comme si nous ne nous étions jamais quittés. Comment expliquer qu’un rien éveille en moi la nostalgie ? Ces choses dont je réalise soudain les liens secrets avec ma terre. L’odeur du café, le son d’une cloche d’église lointaine, un figuier au bord du chemin ou même une chanson… prêts à enfoncer une porte de mémoire.
Bien qu’ayant vécu une grande partie de ma vie à Beyrouth, ce qui a façonné ma conscience et mes premiers traits, ce sont les ruelles de Yaroun, sa nature, son église, l’appel de son muezzin et la douceur de son ciel. C’est peut-être pour cela que je ne veux pas écrire sur Yaroun. Parce que l’écriture pousse à croire que la chose est devenue souvenir, ce que je ne peux pas admettre. Yaroun reste pour moi cette maison où l’on rentre à la fin du jour. Et chaque fois que je la nomme, je la cherche comme une chose que l’on vient d’égarer, jamais comme celle que l’on sait disparue.
Violences, racisme, abus au travail, corruption, discriminations… Les sujets d’enquête sont nombreux. Et partent toujours d’une information que vous avez en main. Pour la vérifier, l’explorer et la révéler, Politis ouvre une boîte mail où vous pouvez nous écrire de manière totalement sécurisée. Contactez-nous : enquetepolitis[at]proton.me
La carte blanche est un espace de libre expression donné par Politis à des personnes peu connues du grand public mais qui œuvrent au quotidien à une transformation positive de la société. Ces textes ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction.
Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.
Faire Un DonPour aller plus loin…
Gaza : « Nos flottilles portent une aide humanitaire, mais aussi une bataille politique »
« Au milieu du chaos, je lis dans ses yeux une forme d’émerveillement » : l’amour résiste à Gaza
Droits des femmes : « Ce qui semblait impensable hier devient possible »