Dix ans après Adama Traoré : une décennie contre la dépolitisation

En réduisant le Comité Adama à la figure d’Assa Traoré, le débat public opère une personnalisation qui révèle moins la réalité du mouvement qu’une manière française de neutraliser les mobilisations antiracistes en substituant une « persona » à un contexte

Fania Noël  • 17 juillet 2026
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Dix ans après Adama Traoré : une décennie contre la dépolitisation
La mère de Nahel, au centre, au bras d’Assa Traoré, lors de la marche contre les violences policières, le racisme et pour la justice sociale, le 23 septembre 2023.
© Michel Soudais

L’universitaire afro-américaine Joy James, autrice notamment de Contextualizing Angela Davis: The Agency and Identity of an Icon, résume une tendance profonde des cultures politiques contemporaines par une formule lapidaire : « We don’t want context. We want persona. » (« Nous ne voulons pas du contexte ; nous voulons une figure. ») Cette distinction éclaire une grande partie de la séquence politique française des dix dernières années.

Depuis 2016, une partie considérable des commentaires politiques refuse de considérer le Comité Adama pour ce qu’il est : une organisation politique. À l’origine, il y a le meurtre d’Adama Traoré et la mobilisation de sa famille pour obtenir vérité et justice. Mais le comité ne s’est jamais limité à cette seule exigence. Au fil des années, il s’est structuré, a élaboré une analyse du racisme systémique, articulé les questions de classe, de race et de violences policières, construit des alliances et appelé à des mobilisations dépassant largement son histoire fondatrice.

Pourtant, le débat public continue de ramener cette trajectoire collective à une seule personne : Assa Traoré. Une dépolitisation qui n’est pas anodine, puisqu’elle vise à rendre invisibles les pratiques militantes, les réseaux de solidarité, les analyses produites et les campagnes menées. Cette personnalisation produit aussi des formes d’engagement superficielles et distanciées.

Pour une partie des soutiens, un like, un commentaire ou un partage sur les réseaux sociaux finit par remplacer une présence à une manifestation ou une implication dans les campagnes du comité. Elle est aussi entretenue par le champ politique et médiatique, où des responsables se réclamant de la gauche préfèrent parler d’Assa Traoré plutôt que du Comité Adama.

ZOOM : Comité Adama, une décennie d’alliances

Dès 2019, Assa Traoré l’avait théorisé. Dans un entretien avec la militante antiraciste et féministe Angela Davis, paru dans Ballast, la sœur d’Adama Traoré, tué par les gendarmes le 19 juillet 2016, l’explique : « Chaque lutte a sa façon de penser et sa ligne politique qu’il faut respecter, mais nous avons tous le même système et le même État face à nous.
Faisons des alliances, donc, pour le faire plier. »



Depuis sa création, le Comité Adama n’a cessé de tisser des liens avec d’autres organisations en lutte. C’est le cas des gilets jaunes, dès décembre 2018. Dans un communiqué, le collectif met en avant les conditions de vie des habitant·es des quartiers populaires qui travaillent « dans les secteurs les plus précaires pour des salaires de misère ».



Deux ans plus tard, c’est avec le mouvement écologiste Alternatiba que le Comité co-organise la marche en mémoire d’Adama Traoré, en l’intitulant « Génération Adama, Génération Climat : “on veut respirer ” ».



Préférant le terme d’alliance à celui de convergence, perçu comme une injonction à gommer les spécificités de chaque combat, le Comité Adama s’est aussi engagé dans le secteur culturel avec le soutien de nombreuses personnalités. Tout en œuvrant pour la mémoire des personnes tuées par la police, jusqu’au 7 juillet et le vote de la loi sur la présomption de légitime défense des forces de l’ordre.



Cette force d’attraction s’est poursuivie en parallèle d’une autre organisation, politique celle-ci, à savoir La France insoumise qui naît au même moment. Dix ans plus tard, nombre des membres du Comité Adama s’est lié avec la formation mélenchoniste.

Plusieurs figures, comme Sonia Chaouche, qui a intégré le Conseil de Paris ou Youcef Brakni, membre du cabinet du maire de Bagnolet, incarnent une des victoires principales du Comité Adama : avoir imposé la question des violences policières dans le débat public. En prenant le pouvoir plutôt qu’attendre qu’il soit partagé.

Les organisations de gauche traditionnelles sont reconnues comme des acteurs politiques collectifs, même lorsqu’elles sont fortement incarnées par quelques dirigeants. Le Comité Adama, lui, est constamment renvoyé à une individualité, comme si sa dimension organisationnelle n’existait pas. Une stratégie de dépolitisation qui renvoie à une histoire politique française dans laquelle les mobilisations issues des quartiers populaires et des luttes antiracistes peinent à être reconnues comme des producteurs légitimes de pensée politique.

Assa Traoré, la cible

Les attaques visent presque toujours Assa Traoré davantage que le Comité Adama. Les discussions portent sur sa personne plutôt que sur les campagnes du collectif, ses propositions ou ses formes d’organisation. Mais cette logique réapparaît également lorsqu’il est question de représentation électorale. Chaque prise de position du Comité Adama en faveur de candidats ou d’élus suscite des critiques sur son manque supposé de représentativité ou sur le caractère trop particulier de ses engagements. Comme si un collectif issu des quartiers populaires ne pouvait être qu’un groupe de revendication, et non un acteur produisant du politique.

Le Comité Adama cesse alors d’apparaître comme un acteur collectif produisant des analyses, organisant des mobilisations, nouant des alliances et formulant des revendications. Il devient le prolongement d’une personne. Dès lors, il n’est plus nécessaire de répondre à ce qu’il dit ; il suffit de commenter celle qui l’incarne. Et cette personne devient paradoxalement comptable de tout. On demande alors à Assa Traoré quel est son bilan sur les violences policières, sur le racisme systémique ou sur la situation des quartiers populaires, comme si elle dirigeait un parti de gouvernement ou une administration publique.

La politique française sait fabriquer des figures ; elle sait surtout les transformer en totems lorsque le rapport de force l’exige.

Les organisations disposant d’appareils, de financements publics, de permanents, de cabinets, d’administrations et parfois d’un siècle d’existence sont rarement évaluées à l’aune de ces questions. En revanche, un collectif né en 2016 autour d’une famille confrontée à la mort d’un de ses membres est sommé de produire des résultats que même les institutions de la République n’ont pas été capables d’obtenir. L’injonction est contradictoire. D’un côté, on refuse au Comité Adama le statut d’organisation politique autonome ; il est constamment réduit à Assa Traoré. De l’autre, on lui demande d’assumer les responsabilités d’une organisation disposant des moyens d’un parti de gouvernement.

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Loin des fantasmes d’« américanisation », les différences de contexte entre les États-Unis et la France demeurent profondes. Les partis de la gauche institutionnelle, du Parti socialiste au Parti communiste, n’ont pas su produire, dans un pays plus à gauche que les États-Unis, des candidatures portant des programmes ambitieux sur le racisme, les violences policières ou les questions coloniales, de la Guadeloupe à la Palestine en passant par le Congo.

Il est à la fois ironique et révélateur que celles et ceux qui se réclament de Jean Jaurès, d’Edward Saïd ou qui citent Frantz Fanon dans leurs discours regardent aujourd’hui avec envie Zohran Mamdani, maire de la capitale mondiale du capitalisme, dont les propositions sont plus ambitieuses que les élu·es de municipalités du pays de Léon Blum dirigées pendant dix ans par la gauche.

En concentrant toute l’attention sur Assa Traoré, le débat évite une question autrement plus embarrassante : que fait, ou que n’a pas fait, la gauche institutionnelle contre les violences policières et le racisme systémique lorsqu’elle gouverne ? Que produisent réellement ses centaines d’élus ? Pourquoi des mouvements comme le Comité Adama ont-ils dû émerger si les partis de gauche avaient déjà rempli cette fonction ?

Vouloir utiliser de manière interchangeable « Assa Traoré » et « Comité Adama » n’est donc pas une simple approximation. C’est une manière de substituer une persona à un contexte. Et c’est précisément ce que Joy James nous invite à penser. La politique française sait fabriquer des figures ; elle sait surtout les transformer en totems lorsque le rapport de force l’exige. Or les totems ont rarement vocation à durer : ils sont faits pour être sacrifiés. Ce faisant, elle refuse de voir ce que le Comité Adama est devenu : non pas le prolongement d’une personne, mais le produit d’un contexte politique. Celui d’une France de 2026 encore travaillée par le continuum colonial, de la plantation aux violences policières contemporaines. Une France où l’égalité est invoquée comme une promesse à chaque échéance électorale, mais où la justice demeure sans cesse différée.

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