Marié·es par amitié : la nouvelle désobéissance intime

Les actes politiques se jouent aussi dans la sphère privée, loin des manifestations, des meetings ou des actions coups de poing. Dans une France toujours contaminée par le patriarcat, des ami·es s’unissent pour s’offrir plus de protection et célébrer la force du lien.

Céline Martelet  • 21 juillet 2026 libéré
Marié·es par amitié : la nouvelle désobéissance intime
Désormais mariées, Anne-Laure et Léna ont tatoué leurs initiales sur leurs doigts.
© Sylvain Chaux

Jade est arrivée en avance. Élise est en retard. Lorsque les deux amies se retrouvent dans le café où on les rencontre, l’amitié qui les unit est flagrante. Le doux « Ne t’inquiète pas, on t’attendait » lancé par Jade suffit à percevoir la force du lien entre les deux femmes. Elles ont 27 ans, sont amies depuis l’enfance et se sont pacsées en mars. « Élise est la personne la plus importante de ma vie. J’avais besoin de le dire et que ce soit reconnu », tient à expliquer Jade. La jeune femme est en couple avec Baptiste, mais elle vit avec Élise. « Mes parents me demandaient toujours comment allait Baptiste, mais moi j’avais envie qu’ils prennent aussi des nouvelles d’Élise. Nous sommes comme un couple classique. »

De plus en plus de jeunes inventent de nouvelles formes de famille.

B. Cyrulnik

Un couple loin des normes sociales établies pour officialiser les unions amoureuses, mais aussi protéger un statut social, un confort économique ou, en remontant dans un passé pas si lointain, des propriétés, des terres. « Je l’appelle ma Pacs, raconte Jade. Quand j’explique que c’est ma meilleure amie, d’abord les gens sont un peu interloqués mais, ensuite, leurs réactions sont très positives. C’est tellement puissant de renverser les normes et de saisir les choses dont nous disposons. »

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Comme un couple classique encore, Élise et Jade ont acheté deux bagues. « À la mairie, le jour de la signature, je me suis tout de même demandé si on allait devoir s’embrasser pour ne pas avoir à raconter notre vie à l’agent de l’état civil », s’amuse Élise. Mais rien dans le Code civil n’interdit l’union entre ami·es de nationalité française.

Un mouvement discret

Il n’existe aucun chiffre sur le nombre de Pacs ou mariages entre ami·es. Impossible de les quantifier : ces unions ne sont pas enregistrées comme telles par les autorités françaises. Ce mouvement de désobéissance intime avance discrètement. Le bouche-à-oreille fait son œuvre lentement. Les histoires des unes – il s’agit en majorité de femmes – inspirent les autres.

« De plus en plus de jeunes inventent de nouvelles formes de famille. Une femme avec un enfant entourée de quelques copains et copines décide de faire famille en tissant des liens affectifs. Ils ne sont ni amants, ni mères, ni pères, et pourtant cette union possède un effet sécurisant et dynamisant », analyse Boris Cyrulnik dans Au saccage des petits bonheurs (Éd. Odile Jacob).

Mariage Anne-Laure Léna amitié désobéissance
Anne-Laure et Léna sur le parvis de l’hôtel de ville du Havre après leur cérémonie de mariage. (Photo : Sylvain Chaux.)

Le neuropsychiatre s’interroge : « Ces ententes familiales au lien léger seront-elles aussi durables que les anciens couples contraints à la solidarité par la loi et les pressions culturelles ? » Ces anciens couples, comme les désignent Boris Cyrulnik, sont pourtant très fragiles. En France, selon ­l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), près de 45 % des mariages se soldent par un divorce. Une statistique qui ne tient pas compte des couples qui, par choix mais aussi contrainte, restent mariés pour des raisons économiques.

Devant les tribunaux correctionnels, les femmes victimes de violences conjugales viennent très souvent raconter cette emprise financière qui s’ajoute aux menaces sur les enfants, au harcèlement ou encore au contrôle coercitif. Pour les Pacs, les données de l’Insee montrent également que près de la moitié finissent par être dissous.

« Respect, loyauté et confiance »

« Je n’ai jamais rêvé de me marier avec un homme. Mais mon mariage avec Léna me transporte, me grise encore presque un an plus tard. Elle et moi, c’est pour la vie. » Au téléphone, la voix d’Anne-Laure vacille légèrement. « Le simple fait de le raconter m’émeut profondément ! » Le 22 août 2025, la jeune femme de 35 ans a dit « oui » à Léna, sa meilleure amie, devant l’adjoint au maire du Havre.

Ce jour-là, chacune a choisi de porter une robe blanche simple. Elles ont échangé des alliances. « C’était hyper émouvant quand l’adjoint a fait son discours bien rodé », se souvient Lena, 35 ans. « Il nous a rappelé que nous nous devions respect, loyauté et confiance. Rien n’est dissonant avec notre lien, je n’ai pas l’impression d’avoir menti au monde. »

C’est tellement puissant de renverser les normes et de saisir les choses dont nous disposons.

Jade

Le devoir conjugal n’existe pas dans le Code civil. Son article 215 indique que « les époux s’obligent mutuellement à une communauté de vie ». Il n’est pas question de communauté de lit. Pour plus de clarté, à l’initiative des député·es Marie-Charlotte Garin (Écologiste et social) et Paul Christophe (Horizons), cet article devrait être modifié dans les prochains mois après un dernier passage devant l’Assemblée nationale.

Anne-Laure et Léna se sont rencontrées pendant leurs études. Ensemble, elles ont traversé des histoires d’amour hétérosexuel qui ont laissé des traces. Ce mariage, elles l’ont donc pensé comme un acte politique fort, une célébration des amitiés féminines. Ces amitiés encore trop reléguées au second plan dans une société qui valorise surtout le lien conjugal.

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« Quand tu partages une intimité affective et sexuelle avec un homme, il y a un héritage culturel antédiluvien, explique Anne-Laure. Nous avons beau dire que certains hommes se déconstruisent, le patriarcat est partout. Il nous hante jusqu’au fin fond de nos lits et de nos cœurs. Avec Léna, je suis au repos. Je ne dois pas lutter contre mes démons transmis à travers les normes dans lesquelles j’ai grandi. Je suis avec une personne incroyable qui veut seulement mon bien. »

Parmi les témoins de ce mariage entre amies : Sylvain, le compagnon de Léna. « Le mariage ne représente rien à mes yeux. Je préfère partager ma vie avec elle et savoir qu’elle se sent bien plutôt qu’être mariée avec elle », assure-t-il. En effet, Léna répète combien ce mariage l’a apaisée. Donnant raison, sans en avoir conscience, à Khalil Gibran. Dans Le Prophète, l’écrivain libano-américain écrit : « Votre ami est votre besoin qui a trouvé une réponse. »

Outil citoyen

Léna et Anne-Laure n’ont jamais été questionnées sur leur vie intime commune par les autorités françaises. « Parce que nous sommes deux Blanches », soutiennent les deux jeunes femmes. Pour Amal* et Simon*, la situation est plus compliquée. Il y a une dizaine d’années, leurs chemins se croisent en Jordanie dans le cadre de leur travail. Amal est libyenne, elle travaille pour des ONG. Avec son ­passeport, elle doit sans cesse se battre pour obtenir les visas nécessaires dans le cadre de ses missions humanitaires.

*

Les prénoms suivis d’une astérisque ont été modifiés.

En janvier 2025, elle a épousé son ami dans une mairie. Quelques semaines plus tard, elle a obtenu son premier titre de séjour pour une année. « C’est un acte intime, mais c’est également un acte politique parce qu’il faut se battre de différentes façons pour que des personnes puissent venir vivre sur le territoire français si elles en ont besoin, affirme Simon. Le mariage est un outil que nous avons entre nos mains de citoyen·nes français·es. »

Avant cette union, le trentenaire a sollicité les conseils d’une avocate en droits des étrangers. Parce qu’il y avait un risque : celui qu’un agent de l’état civil décide de saisir le procureur de la République pour déclencher une enquête. En droit français, si un mariage est contracté uniquement pour obtenir un titre de séjour ou la nationalité, il peut être considéré comme frauduleux. Des sanctions pénales sont prévues et peuvent aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement.

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Avant la cérémonie, Amal et Simon se sont préparé·es. « Nous nous sommes entraînés à nous embrasser. Un premier bisou pour nous ! », se souvient Simon. Son épouse a très vite été convoquée par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii), pour suivre notamment une formation aux valeurs de la République. « J’ai l’impression que je vais devoir à jamais prouver mon amour pour mon ami. Pourtant, l’amour n’est pas forcément sexuel ou romantique, confie Amal. Je fais très attention à mes publications sur les réseaux sociaux. Je ne mets pas de photo avec mon petit ami. »

Séverine* et Elena* n’ont pas eu besoin de s’entraîner à s’embrasser avant leur cérémonie de mariage en mai dernier. Depuis un an et demi, elles vivent une belle et douce histoire d’amour. Elena est mexicaine et son fils vit en France. Un enfant qu’elle n’a vu que trois fois au cours de sept années. Le père de son fils est français, elle l’a rencontré au Mexique. Cet homme l’a privée de ses droits de mère en quittant le pays après leur séparation.

C’est un acte politique parce qu’il faut se battre pour que des personnes puissent venir vivre sur le territoire français si elles en ont besoin.

Simon

La France a refusé à plusieurs reprises les demandes de visa d’Elena pour passer du temps avec son fils. Il y a trois mois, Séverine l’a donc demandée en mariage pour lui permettre d’obtenir un titre de séjour. « Ni la justice mexicaine ni les autorités françaises ne m’ont aidée pour être dans la vie de mon fils », souffle Elena. Son fils, âgé de 19 ans, était présent à la cérémonie de mariage. Il a pleuré. Des larmes pour une nouvelle vie enfin avec sa mère.

« C’était la solution la plus simple et la plus rapide dans un pays préfasciste pour sécuriser Elena. Dans une autre situation, nous ne l’aurions pas fait, explique Séverine. Nous nous aimons, mais le mariage n’était pas notre rêve. Pour moi, c’était un acte simple. Cela ne m’a rien coûté. » Un acte féministe puissant, révolutionnaire. Quelques minutes à la mairie et la force de l’amour ont rendu à Elena un droit fondamental pour toutes : celui d’être maman.

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