« Elle s’est fait ça toute seule ! » : devant la justice, la petite musique des agresseurs poursuivis pour violences conjugales
Chaque jour, partout en France dans les tribunaux correctionnels sont jugés des centaines de dossiers de violences conjugales, de harcèlements, de contrôle coercitifs… Mis en cause, en majorité : des hommes de tous âges et de toutes classes sociales. Qui adoptent souvent le même système de défense.

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Marc* – le prénom a été modifié — en a fait son principal allié. Le jeune homme de 29 ans comparaît libre, il est poursuivi pour avoir frappé sa compagne en décembre 2025. Les magistrats ont entre les mains plusieurs éléments : des photos du visage de la victime présentant des traces rouges ; des appels à la police où la jeune femme hurle « dégage » ; le témoignage d’une voisine parlant de cris fréquents. Mais quand le juge l’interroge, Marc déroule son récit avec un aplomb stupéfiant.
Les prénoms suivis d’une astérisque ont été modifiés.
« Les marques de coups, c’est elle qui s’est fait ça toute seule !
– Monsieur, comment expliquez-vous les traces de contusions sur ses bras ?
– C’est parce que je l’ai agrippée pour essayer de récupérer mon téléphone. Je me suis énervé parce qu’elle a fouillé dedans. Elle est jalouse alors maintenant elle veut m’incriminer pour ce qu’elle a vu dans ce portable .
– Sur la photo, nous pouvons voir une bosse au niveau de la pommette.
– Je ne l’ai pas frappée. C’est faux. J’ai préféré taper dans la porte. Nous étions ensemble depuis huit ans, j’ai mis trois coups dans une porte et cassé trois verres. Ce n’est pas bien mais c’est tout.
– Monsieur, comment expliquez-vous ces traces rouges sur son cou et sur son visage ?
– Je tiens à préciser que dès que mon ex-compagne est stressée, des plaques rouges apparaissent sur son visage. »
À gauche du président du tribunal, la procureure ne peut s’empêcher de lever les yeux au ciel. Marc finit par reconnaître la violence psychologique, mais là encore, il use d’une justification pétrie de ce romantisme qui autorise le pire : ils se sont rencontrés jeunes, il l’aime encore, leur relation est simplement devenue toxique. Il n’est responsable de rien, elle est trop jalouse, trop excessive. Devant la justice, cette défense a été celle d’hommes pendant des années. Il est étonnant de l’entendre dans la bouche d’un trentenaire en 2026.
Marc s’accroche à sa défense comme s’il était étranger aux récentes mutations de la société.
Et pourtant, Marc s’y accroche comme s’il était étranger aux récentes mutations de la société. Le juge se lance dans la lecture de son casier judiciaire où figurent déjà trois condamnations pour violences conjugales. Toutes en 2020. Six ans plus tard, il se retrouve une nouvelle fois devant un tribunal correctionnel pour les mêmes faits. Marc a été condamné à 12 mois de prison dont 6 mois avec sursis. Il n’ira pas en détention, mais il est placé sous bracelet électronique.
Ne pas assumer les faits
Pendant plus d’une heure, Stéphane* s’est également accroché à son récit pour ne pas avoir à assumer les faits. En garde à vue, le cinquantenaire a lui aussi accusé son épouse de s’être griffée elle-même pour lui porter préjudice. Les faits remontent au 24 décembre 2025. Le couple est en instance de divorce depuis plusieurs mois mais Anastasia* n’a aucune indépendance financière. Elle a 32 ans, elle est russe et ne parle pas bien français.
Arrivée en France en 2017, elle rencontre Stéphane l’année d’après. Ils se marient et quelques mois plus tard, la jeune femme donne naissance à un garçon. Anastasia ne travaille pas pour s’occuper de lui, Stéphane est cadre bancaire. Mais le couple se déchire de plus en plus. Sans ressources, impossible pour la femme de trouver un appartement. Elle n’a pas d’autre choix : elle doit rester chez son ex-mari. Le 24 décembre, elle se lève tard après être sortie la veille. Stéphane le lui reproche. La jeune femme jette au sol le plat de pâtes qu’elle venait de se préparer, se lève et le gifle. En réponse, il lui assène un coup de poing au visage.
Elle m’a giflé alors par réflexe de défense, je l’ai frappée mais ça n’était pas intentionnel.
Stéphane
Leur fils de 7 ans est témoin de la scène. Quelques jours plus tard, avec ses mots d’enfant, il explique avoir vu son père « frapper fort » sa mère. Les deux époux ont déposé plainte l’un contre l’autre. À la barre, dans son costume trop grand, Stéphane reconnaît le coup de poing. Rien de plus. Ce geste, il va passer de longues minutes à le justifier.
« Le ton est monté dans la cuisine. Elle m’a giflé alors par réflexe de défense, je l’ai frappée mais ça n’était pas intentionnel.
– Monsieur, vous évoquez un acte de défense ?
– Oui, c’était comme un réflexe parce que j’ai pris un coup. Un réflexe malheureux que je regrette.
– Vous avez conscience que cela constitue un fait de violence ?
– Oui, bien sûr mais vous savez, elle a un côté incontrôlable qui m’a fait peur. »
« Incontrôlable » : le mot est lâché. Il est utilisé depuis des siècles pour pathologiser les femmes et les priver du droit à la parole, à la colère, à la révolte même. Stéphane poursuit et explique aux magistrats que sa jeune épouse a été diagnostiquée bipolaire, qu’elle ne suit pas le traitement prescrit par son psychiatre. Anastasia est appelée à la barre. Ses longs cheveux coulent sur ses épaules, ses mains tremblent.
« Il m’a traité de pute. Je ne voulais pas lui faire du mal, je regrette. J’avais du mal à respirer, il m’oppressait dans cette cuisine. Je voulais juste sortir, m’arracher de cette situation.
– Madame, vous prenez un traitement ?
– Oui, depuis un an, je reprends régulièrement mes médicaments. Je suis lasse de cette situation. Il dit du mal de moi à tout le monde et explique que je ne sais rien faire. Il me traite de folle quand je passe trop de temps avec notre fils. »
J’étais sa prisonnière, parfois il m’enfermait dans la maison.
Anastasia
Assis juste derrière elle, son ex-mari ne bouge pas. Son avocate lui fait des signes discrets pour le rassurer. Anastasia n’a pas d’avocat. Elle parle spontanément. « Je suis soulagée d’avoir déménagé. J’aimerais pouvoir trouver un travail rapidement. J’étais à la merci de Stéphane. J’étais sa prisonnière, parfois il m’enfermait dans la maison. » Ces faits-là, la justice n’en a pas été saisie. Aujourd’hui, le tribunal juge l’échange des coups du 24 décembre dernier. Au cours de son réquisitoire, la procureure saisit une feuille. « J’ai retrouvé dans le TAJ, le fichier de la police, deux condamnations qui ne sont pas inscrites au casier judiciaire. »
Stéphane baisse la tête. La magistrate poursuit : « Elles datent de 2019. Il s’agit de douches froides imposées à madame et d’une scène de violence où elle est trainée par le pied. » Le prévenu reste sur sa ligne de défense et assure à la barre : « Il y a toujours eu des disputes dans des moments de déprime de Madame. Il y a des passages très compliqués avec elle. » Stéphane et Anastasia ont tous les deux étés condamnés à trois mois de prison avec sursis et une interdiction de contact.
« J’ai pris une pelle, j’ai déjà fait un trou »
Cet après-midi, un seul prévenu a reconnu les faits de violences physiques et psychologiques. Un père de famille de 56 ans. Medhi* est jugé pour avoir violemment repoussé son épouse pour l’empêcher de quitter leur chambre. L’homme ne supporte pas qu’elle ait osé demander le divorce alors il la harcèle de messages et de menaces de mort : « J’ai pris une pelle, j’ai déjà fait un trou. Demain, tu vas ouvrir les yeux, tu seras dedans et je viendrais te mettre de la terre dans la bouche. » À la lecture de ces messages, Medhi lâche : « C’est affreux. »
Il raconte qu’il a commencé une thérapie, qu’il a compris les mécanismes de sa violence. Medhi pleure lorsque les magistrats évoquent une lettre de sa fille aînée. « Je m’en veux. Je fais tout pour ne plus jamais recommencer ce genre de choses » confie le père de famille. Il est condamné à quatre mois de prison avec sursis. « C’est une peine d’avertissement, explique la juge en charge de ce dossier. Nous espérons que vous allez continuer votre suivi psychologique. » Mehdi a également été condamné à suivre un stage de responsabilisation pour la prévention et la lutte contre les violences au sein du couple et sexistes. « C’est quoi ça ? » chuchote l’homme. « Je vous explique plus tard », lui lance son avocate.
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