« Les Sud-Africains ressentent avec acuité ce que vivent les Palestiniens »

ENTRETIEN. Farid Esack, leader sud-africain du mouvement BDS contre la colonisation israélienne, fait le point sur la campagne de boycott lancée contre Israël.

Ayman Khadre  • 24 avril 2015
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« Les Sud-Africains ressentent avec acuité ce que vivent les Palestiniens »
© Photo: Rassemblement de Sud-Africains devant le ministère des Relations internationales à Pretoria, le 11 Juillet 2014, pour protester contre les frappes aériennes israéliennes sur la bande de Gaza (Ihsaan Haffejee / Agence Anadolu)

Essayiste, professeur de théologie à l’université de Johannesburg, Farid Esack est le leader sud-africain du mouvement « Boycott, Désinvestissement, Sanctions » contre la colonisation israélienne. Nous l’avons rencontré quelques jours avant que seize pays de l’Union européenne, dont la France, réclament un étiquetage spécial des produits issus des colonies. Une mesure qui renforcerait le mouvement de boycott.

Pouvez-vous nous décrire l’action de la campagne BDS en Afrique du Sud ?

Illustration - « Les Sud-Africains ressentent avec acuité ce que vivent les Palestiniens »

Farid Esack : La campagne BDS en Afrique du Sud suit les mêmes méthodes que partout ailleurs dans le monde. La campagne fête d’ailleurs ses 10 ans cette année et sa sixième année en Afrique du Sud. Nous agissons sur les plans économique, politique, culturel et académique, et dans chacun de ces domaines, nous avons obtenu de grandes victoires. L’université de Johannesburg où j’enseigne est par exemple la première université au monde à avoir arrêté toute coopération avec les universités israéliennes en protestation contre l’apartheid d’Etat en Israël.

Il y’a tout de même deux grandes différences entre la branche sud-africaine du mouvement BDS et les autres dans le monde. Tout d’abord, les Sud-Africains ressentent avec une plus grande acuité ce que vivent les Palestiniens du fait de notre histoire récente et de nos souffrances communes. Pour nous, qualifier la politique israélienne d’apartheid n’est pas un simple slogan. Chacun de nos leaders ayant visité Israël rapportent que les conditions de vie des Palestiniens sont pires que celles dans lesquelles nous avons vécu en Afrique du Sud. L’autre différence est le soutien important que nous apporte le gouvernement sud-africain. J’ai appris il y’a peu que les ministres de l’Economie, de l’Enseignement supérieur et de la Sciences et de la Technologie ont condamné l’interdiction de mon intervention à l’université Paris 1.

Existe-t-il un soutien homogène au sein de la population à la cause palestinienne et au mouvement BDS ?
La grande majorité des Sud-Africains soutient la cause palestinienne. Il y a néanmoins deux catégories qui sont plus distants. La première est composée d’une partie de la communauté juive qui ne représentent qu’une toute petite frange de la population et qui est globalement plus à droite que les Israéliens eux-mêmes. Alors que Netanyahou n’a recueilli que 22% des voix israéliennes aux dernières élections, 58% des juifs sud-africains ayant voté ont choisi le Likoud [parti de Netanyahou] et le reste des électeurs ont voté pour les autres formations de droites. Tous les juifs ne sont toutefois pas pro-israéliens. Plusieurs organisations juives éminentes ont lutté contre l’apartheid en Afrique du Sud et soutiennent aujourd’hui le mouvement de boycott contre Israël. On peut citer notamment le Jewish Organization for Peace et Stop the Jewish National Fund qui ont apporté leur soutien au mouvement BDS.

La deuxième catégorie soutenant Israël est composée des groupes chrétiens de droite qui ne représentent que 1% des électeurs, et disposent actuellement de deux sièges au parlement sur 400 élus. Malgré leur faible représentativité, ils reçoivent un appui de plus en plus important de la part d’organisations américaines.

Ces deux groupes sont les principaux supporters sud-africains d’Israël qui ne sont pas même Afrikaners. La plupart des blancs sont indifférents à cette cause et lorsqu’ils doivent se positionner, ils sont plutôt pro-palestiniens. La situation au sein de la communauté noire est différente puisque 99% d’entre eux se disent favorables aux Palestiniens.

Le terme « d’apartheid » est souvent utiliser pour définir le régime israélien: selon-vous, est-ce pertinent?
J’utilise moi-même le terme d’apartheid en ce qui concerne Israël. Ces analogies ont tout de même des limites puisque ce terme a été utilisé dans un contexte particulier. Je ne pense pas qu’Israël puisse être comparé à un Etat d’apartheid mais il a des pratiques d’apartheid. Parler d’Etat colonial ne signifie pas qu’il n’y ait qu’un seul type de colonisation ou encore qu’un seul degré de cruauté. Les deux tiers du monde ont vécu à un moment donné sous colonisation. Pourtant, certaines colonisations étaient moins brutales que d’autres. C’est pareil avec l’apartheid.

Illustration - « Les Sud-Africains ressentent avec acuité ce que vivent les Palestiniens »  - Manifestation dans les rues de Durban contre les opérations de l'armée israélienne à Gaza, le 25 Juillet 2014 (AFP PHOTO / RAJESH JANTILAL)

Vous avez vécu la lutte contre l’apartheid dans votre pays et vous étiez engagé dans les mouvements de libération. Pensez-vous que la campagne de boycott lancée contre Israël pourra être aussi efficace que celle qui avait été lancée contre le régime sud-africain ?
C’est difficile à dire. Le contexte international est différent aujourd’hui. Nous ne sommes plus dans un monde bipolaire où l’opposition entre les blocs américain et soviétique avaient pu être utilisé à notre avantage. Maintenant, les Etats-Unis dominent les relations internationales malgré l’ascension de nouvelles puissances comme la Chine. Il n’y a plus d’impératif à soutenir le mouvement de boycott. S’ajoute à cela les divisions internes au sein du leadership palestiniens qui n’étaient pas aussi forte au sein de la direction de l’ANC. Lorsque l’on évoque notre lutte, les gens ont tendance à ne se rappeler que des dernières années avec les grandes conférences de Londres et les millions de manifestants dans les rues. Ils oublient que les membres de l’ANC se sont battus pendant plus de 25 ans dans les arrière-salles de Paris, Stockholm, Londres, Washington où personne ne leur prêtait attention. Il y a encore six ans, Mandela était toujours inscrit sur la liste américaine des terroristes. Lorsque l’on compare les victoires obtenues par la campagne BDS et celles obtenues par l’ANC, les premières sont plus importantes. Malgré tout cela ne dit rien de l’issue du combat.

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