Colombie : duel présidentiel entre gauche et extrême droite
La Colombie s’apprête à vivre un second tour inédit entre gauche et extrême droite. Si Abelardo de la Espriella a déjoué les sondages en arrivant en tête du premier tour, Ivan Cepeda réalise, à gauche, un score historique qui laisse entrevoir une bataille électorale particulièrement serrée jusqu’au scrutin du 21 juin.

© Joaquin SARMIENTO / AFP
Le premier tour d’élection présidentielle colombienne a eu lieu ce dimanche 31 mai 2026. Si l’identité des deux finalistes ne faisait guère de doute, l’ordre d’arrivée a été l’une des surprises du scrutin. L’ensemble des sondages ces dernières semaines donnait le candidat de gauche, le sénateur Ivan Cepeda, en tête, et parfois même largement. C’est donc contre toute attente que le candidat d’extrême droite Abelardo de la Espriella, avocat de personnalités troubles, admirateur de Trump, et dont la campagne s’est inspirée du président salvadorien Nayib Bukele, a raflé la mise.
Déconfiture uribiste
Le résultat de la candidate « uribiste » marque un effacement de l’influence de l’ancien président Álvaro Uribe, lequel a gouverné le pays d’une main de fer entre 2002 et 2010. Paloma Valencia, sénatrice, petite fille du président Guillermo León Valencia, était la candidate du Centre démocratique, parti qui n’a de centriste que le nom. Elle avait remporté aisément la primaire de la droite, et choisi dans la foulée son vice-président en la personne de Juan Daniel Oviedo, économiste, ancien directeur de l’institut des statistiques et ouvertement gay, qui avait obtenu un excellent résultat lors de ces mêmes primaires.
Ce choix, destiné à gagner des voix au centre, semble s’être avéré non seulement contreproductif mais désastreux. L’objectif initial était d’additionner des électorats. L’attelage enregistre le pire résultat d’une candidature uribiste depuis 2002. La droite radicale, bercée aux accents populistes et au conservatisme social, adepte des politiques néolibérales et sécuritaires, nostalgique de la doctrine de guerre contre le terrorisme n’a pas soutenu sa candidate naturelle.
Dès la nomination de Juan Daniel Oviedo, des nombreuses figures de l’uribisme ont pris leurs distances avec la candidate désignée, même si l’ensemble des organisations politiques traditionnelles, du Parti conservateur au Parti libéral, a continué à lui afficher un soutien public. Cela n’a pas suffi à lui éviter l’accident industriel puisque Paloma Valencia finit à 6,92 % avec plus de 1,6 million de voix. Dès l’annonce des résultats, la candidate et son parrain Uribe ont appelé à voter pour le candidat d’extrême droite.
Score historique de la gauche
Le second tour a lieu le 21 juin et verra s’affronter la gauche et l’extrême droite, comme c’est désormais le cas dans nombre de pays latino-américains. Même si elle ne vire pas en tête, jamais la gauche n’avait recueilli autant de suffrages dans l’histoire du pays. Ivan Cepeda finit second avec 40,90 % et plus de 9,6 millions de voix.
Pour mémoire, lors de sa victoire en 2022, Gustavo Petro, premier président de gauche de l’histoire de la Colombie, avait obtenu 40,5 % et 8,5 millions de voix au premier tour. Ce dernier avait bâti, pour ce faire, une large coalition allant de la gauche radicale à des secteurs venus de la classe politique traditionnelle, dont Armando Benedetti, ministre de l’Intérieur, est le symbole et l’incarnation. Il n’en pas été ainsi pour Ivan Cepeda.
Son bilan est assombri par des affaires de corruption et une impression de désordre, illustré par la valse des ministres.
La campagne du sénateur a d’abord consisté à rassembler l’ensemble des familles de la gauche et à discipliner le socle des soutiens. Pendant ses nombreuses réunions publiques sur les places des grandes villes, il s’est adressé à son électorat, a décliné ses principales propositions dont la convocation d’une assemblée constituante, se tenant éloigné de l’arène médiatique puisqu’il a refusé de participer aux débats présidentiels. Il a enregistré des ralliements sans fragiliser le « Pacto Histórico », la coalition de gauche.
Continuité
Le résultat du candidat de gauche est de ce point de vue remarquable. Petro était arrivé au pouvoir dans un contexte particulier. Après des décennies de conflit armé interne (450 000 morts), après des années d’uribisme – avec la droite extrême d’Álvaro Uribe (2002-2010) puis d’Iván Duque (2018-2022) –, et dans la foulée de l’explosion sociale de 2021, à l’instar du « estallido social » chilien, sa victoire marquait une rupture et ouvrait un nouveau cycle.
La candidature de Cepeda s’inscrit dans la continuité des quatre années de la première présidence de gauche de l’histoire du pays, dans un contexte international et latino-américain modifié. À l’épuisement de la droite extrême uribiste en 2022 a succédé un moment politique où l’extrême droite triomphe partout sur le continent (Salvador, Argentine, Chili et surtout aux États-Unis avec Donald Trump).
Les quatre ans de gouvernement Petro ont promu des avancées sur le front social, notamment, et environnemental. Les réformes du travail et des retraites ont été des victoires politiques et l’augmentation du salaire minimum à la fois une décision attendue et applaudie ainsi qu’un levier de mobilisation électorale. Les chiffres sont significatifs avec une diminution du chômage et de la pauvreté. Tout cela sans réelle majorité parlementaire. Le gouvernement a aussi rencontré des déconvenues avec le projet de « paix totale » et éprouvé des difficultés avec la réforme de la santé.
Son bilan est assombri par des affaires de corruption et une impression de désordre, illustré par la valse des ministres. Le gouvernement Petro a brillé sur la scène internationale, avec une position claire de condamnation du génocide à Gaza et de soutien à la Palestine, et tenu ferme sur la décision de mettre un terme aux projets extractivistes pendant sa présidence. Cependant, ce furent quatre années d’affrontements politiques et de campagnes médiatiques d’un dénigrement systématique.
Issue incertaine et victoire possible
Dans le contexte de polarisation politique désormais globale, la candidature d’extrême droite a réussi à mobiliser massivement l’opposition et siphonner dans les urnes l’électorat de Paloma Valencia. Est-ce que cela suffira ? Il reste nombre d’abstentionnistes que la militance du « Pacte Histórico » peut mobiliser. L’arrivée au pouvoir du « Tigre », surnom de cet avocat millionnaire et chanteur à ses heures, aux déclarations homophobes et misogynes, promettant, à l’instar d’Alvaro Uribe en 2002 la guerre au pays, inquiète de larges secteurs de la population.
Les candidats du centre, Sergio Fajardo, ancien maire de Medellín (parti Dignité et compromis), et Claudia López, première femme maire de Bogota et responsable politique ouvertement lesbienne (Alliance verte), sont des éléments d’une victoire possible. Leur opposition au projet d’assemblée constituante est connue, des convergences programmatiques existent. Ivan Cepeda doit désormais se jeter dans l’arène médiatique, montrer qu’il est davantage que l’héritier de Gustavo Petro, montrer que son projet de justice et de développement est aussi un projet de rassemblement du pays, dans le respect des oppositions. La victoire de Cepeda est possible. Elle est souhaitable.
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