Krach médiatique

En publiant « Peut-on critiquer le capitalisme ? », La Dispute poursuit le débat ouvert par « Politis ». Une autre crise y est analysée : celle du discours dominant sur l’économie.

Jean-Baptiste Quiot  • 31 janvier 2008
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Le krach qui vient de causer la panique dans les bourses du monde entier ne manifeste pas seulement une crise de l’économie mondialisée et financiarisée à outrance, il révèle également la crise du discours dominant et médiatique qui justifie cette économie. Une domination qui s’exerce jusqu’à la censure des pensées alternatives et critiques, et qui trouve dans cette crise son point d’achoppement. Censure ? Le terme est fort mais adéquat car il ne recouvre plus uniquement la seule et ancienne prérogative de l’État. Il englobe « le refus brutal de ceux qui ont la main sur les principales institutions d’élaboration ou de diffusion de l’information et des idées que l’hypothèse même d’une autre forme d’organisation sociale puisse être encore librement envisagée ou du moins discutée » , dénoncent les auteurs de Peut-on critiquer le capitalisme ?

On se souvient de l’affaire du « débat dont le Nouvel Obs n’a pas voulu » , que Politis a dévoilée en juin 2007 et développée en septembre [^2]. C’est « l’histoire d’un effacement de la pensée » , racontent Jérôme Maucourant et Patrick Vassort, du collectif des auteurs censurés par le Nouvel Obs . C’est cette histoire et les textes rejetés par nos confrères qui sont aujourd’hui publiés par les éditions La Dispute . Ces auteurs avaient été contactés pour participer à la rédaction d’un numéro hors-série du Nouvel Observateur sur le capitalisme. Ce numéro devait sortir en octobre 2006 avec les contributions d’auteurs résolument critiques à l’égard du capitalisme. « Ce moment correspondait au véritable commencement de la campagne présidentielle » , notent Maucourant et Vassort. Ce n’est que début 2007 que le Nouvel Obs décida de le publier, mais en remplaçant les textes dérangeants par des textes complaisants écrits par des hommes d’affaires célèbres.

Peut-on critiquer le capitalisme ?, se demandent alors les philosophes et économistes du collectif. Il est, en tout cas, des moments où les discours doivent affronter l’épreuve de la réalité : ces textes dérangeants sont en effet publiés en plein krach économique. Et les médias et les institutions n’ont de cesse d’expliquer les raisons de cette crise par des analogies et des métaphores de type naturel. Effacée, la responsabilité humaine. Effacée, la course effrénée aux profits. On préfère parler d’ « accident » , de « catastrophe » , voire d’ « incendie » ou encore de « virus des subprimes » et de « finances mondiales infectées » , ainsi que de « secousse sismique » . Plus que des palliatifs à l’ignorance des causes économiques, ces mots révèlent la pensée dominante : le capitalisme, comme la nature, est un fait indépassable. « Cette naturalisation du discours économique consiste à affirmer qu’il existe un ordre naturel. On justifie subrepticement, sub specie aeternitatis, un état de choses donné à un moment de l’histoire » , explique Gilles Campagnolo, un des auteurs.

Pour expliquer la crise des subprimes, qui est bien à l’origine des difficultés actuelles, pas besoin d’aller chercher un virus mystérieux. Georges Gloukoviezoff en donnait déjà les raisons, il y a plus d’un an : « D’une société où s’endetter était un signe de déchéance sociale, on passe à un système où l’endettement est encouragé : à consommation de masse, crédit de masse ! […] Mais la vague néolibérale, en remettant en cause les protections de l’État providence, rend la situation critique. […] Les banques sont soumises depuis des années à des contraintes croissantes de rentabilité. Et si elles parviennent à maîtriser efficacement leur exposition aux risques et leurs coûts, c’est parce qu’elles les ont en grande partie transférés à leurs clients, qui les assument seuls. » Des risques que les clients des banques américaines ne sont pas parvenus à assumer seuls et qui rejaillissent aujourd’hui sur celles-ci, causant leur faillite.

Pour le collectif d’auteurs, « la responsabilité des intellectuels est grande contre la décérébration de la vie quotidienne. Il s’agit de lutter contre les formes d’effacement de la pensée » . Et de citer une phrase de Marx pour qui les rapports économiques ne sont pas des rapports naturels mais des rapports historiques liés à l’activité humaine de production matérielle : « Les individus qui constituent la classe dominante, qui dispose des moyens de la production matérielle, ont une position dominante, entre autres, aussi comme êtres pensants, comme producteurs d’idées ; ils règlent la production et la distribution des pensées de leur époque ; leurs idées sont donc les idées dominantes de leur époque. » À un krach économique correspond donc forcément un krach de la pensée.

[^2]: Voir les n° 956 et 967.

Peut-on critiquer le capitalisme ?, Collectif d'auteurs, éditions La Dispute, 187 p., 14 euros.
Temps de lecture : 4 minutes
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