Mon père, ma mère, ces héros

Michel Politzer est parti à la découverte de ses parents, disparus durant son enfance. Une quête entre mémoire et histoire.

Olivier Doubre  • 2 mai 2013 abonné·es

Au creux de la clairière du mont Valérien, Michel Politzer « jette un sourire pâle à Francis », son fils, et lit « tout à coup sur son visage une douleur »  : « Il a vu, lui, sur la terre battue, les poteaux d’exécution ; il en est bouleversé et moi, une fois de plus, je ne les ai pas vus, à soixante ans de distance. […]  Le réel est là, dans les yeux de Francis, je mesure alors que je ne ferai jamais le deuil de mon père, de ma mère ; si faire son deuil c’est accepter enfin un jour la disparition, je refuse net. » Michel, le fils du philosophe communiste Georges Politzer, fusillé le 23   mai   1942 par les nazis, est revenu sur les lieux de l’assassinat de son père, accompagné de son propre fils et de Brigitte, la fille du poète communiste Jacques Decour, fusillé au même endroit une semaine plus tard. Plus de soixante   ans après, la douleur des enfants des fusillés et des déportés ne s’est pas estompée. Elle a même sans doute crû avec le temps et les connaissances glanées sur la vie de leurs parents. Des parents disparus quand ils étaient enfants, dont ils n’ont que des souvenirs flous, volontairement ou inconsciemment effacés. Des « fragments épars », quelques photos, des textes publiés ou une poignée d’objets.

**Au-dessous du titre* , les Trois Morts de Georges Politzer,* est inscrit le mot « récit ». Le terme « quête » eût sans doute été plus juste. Ce livre atypique, tout en émotion mais aussi en retenue, est un voyage dans le temps, la mémoire et l’histoire. Le voyage d’un orphelin parti à la recherche de ses père et mère, Georges et Maï, absents depuis ses 7 ans avec leur entrée en clandestinité, en novembre 1940. Michel Politzer, élevé par sa grand-mère maternelle, Basque catholique devenue communiste après la Libération, a passé toute son adolescence et une bonne partie de sa vie d’adulte à tenter d’oublier le drame familial. Devenu peintre, sculpteur et illustrateur de livres de jeunesse, il est parti s’installer dans les années 1970 en Bretagne, où il participe aux luttes antinucléaires, loin des abords de la Petite Ceinture du XIIe arrondissement de Paris, où il a vécu avec ses grands-parents.

Au fil des décennies, s’estompe aussi le souvenir des commémorations organisées par le PCF après-guerre, où on lui fait lire des textes en public devant l’ensemble du bureau politique, Maurice Thorez et Jacques Duclos en tête. Il est vrai que Georges Politzer, philosophe de premier plan durant l’entre-deux-guerres, débarqué sans le sou à Paris en 1921 de sa Hongrie natale et agrégé quatre ans plus tard, correspond parfaitement à l’image que souhaite donner le Parti du résistant martyr – dont la femme fut déportée à Auschwitz en compagnie d’Hélène Langevin, Danielle Casanova et Marie-Claude Vaillant-Couturier. Le général de Gaulle n’a-t-il pas évoqué Georges Politzer, dans son discours d’Alger du 31 octobre 1943, comme l’un de ceux « parmi les plus grands » qui « sauvèrent la dignité de l’esprit »  ? Mais Michel, lui, a « gardé longtemps une rage, une détestation profonde, une violente indignation rentrée, pour les metteurs en scène de ces cérémonies qui ont osé se servir de moi, sans se soucier le moins du monde des ravages que cela provoquait sur l’enfant que j’étais ; fils de héros, ils m’ont mis sans l’ombre d’une hésitation au service du parti des fusillés. Je n’étais qu’un enfant pleurant son père. » À 13 ans, en 1946, le poids est bien trop lourd. D’année en année, le peu de souvenirs s’efface, sans que le jeune homme ne cherche à les retenir. Et puis, « le temps passant, une petite voix lancinante de plus en plus présente en moi s’est mise à me parler de Maï, de Georges, et leur présence s’est imposée ». Soixante ans plus tard… Après un premier travail effectué à partir des archives familiales, papiers ou photos enfouies dans des boîtes en fer, Michel Politzer s’en va consulter les archives du PCF et du Musée de la Résistance. À chacune de ses découvertes, souvent douloureuses, le peintre et sculpteur se fait écrivain. Imaginant par exemple, face aux PV de la préfecture de police, la souricière contre le réseau de Résistance de ses parents, mise en place par les hommes du commissaire David, qui fit aussi tomber le réseau Manouchian des FTP-MOI. L’historien Denis Peschanski, dont la mère fut emprisonnée avec Maï, apporte un jour à Michel, sortie des archives soviétiques, « l’autobiographie » de son père, ce questionnaire que tous les cadres des PC du monde devaient remplir consciencieusement. Michel découvre alors – et décrit – la fidélité sans faille de Georges à l’organisation, preuve de soumission toute stalinienne. Et quand Michel imagine les tortures subies puis l’exécution de son père, ou relit le témoignage terrifiant sur Auschwitz de Marie-Claude Vaillant-Couturier, qui y vit mourir Maï, la phrase se fait soudain plus courte, presque haletante, passant, subreptice, de prose en vers…

Mais l’un des aspects les plus passionnants du récit apparaît lorsque l’auteur doit se plonger dans l’œuvre philosophique et l’activité politique de Georges, au cœur des soubresauts du XXe siècle : « Sans être historien, sans vouloir en endosser l’habit, je dois dresser la carte de ce siècle, compléter ma fresque à peine esquissée, restituer les arrière-plans politiques, intellectuels, culturels. » « De la même façon, sans être philosophe, et sans aucune prétention, je dois me familiariser avec les courants de pensée, la subtilité des concepts, et saisir la singularité des acteurs du champ philosophique. » Le fils aborde ainsi les écrits philosophiques du père, en particulier ses violentes attaques contre celui qui faisait office, alors, de grand maître de la pensée française, Henri Bergson [^2]. Michel Politzer est finalement parvenu à écrire ce qui lui a longtemps semblé « un livre impossible », depuis cet instant où un copain de classe lui a appris que Radio Londres avait annoncé la mort de son père : « J’ai perdu la mémoire ce jour-là. » Il aura mis soixante ans à la retrouver, avec ce beau travail littéraire mêlant prose, vers, photos, documents et quelques-unes de ses propres œuvres picturales, d’acrylique sur bois.

[^2]: Le livre, sous le titre Contre Bergson et quelques autres. Écrits philosophiques (1924-1939) , vient d’être réédité par Flammarion.

Culture
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