Jazz et bossa, des noces renouvelées

Dans Claro, Laurence Allison rend hommage à l’artiste brésilien Edu Lobo, et prolonge sa trace.

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Des parfums de brousse sauvage et de mer. C’est ce qu’Antônio Carlos Jobim trouvait à la musique d’Edu Lobo, chanteur, compositeur et instrumentiste phare de la nouvelle musique populaire brésilienne (MPB), qui a fait fureur dans les années 1960, et auquel la chanteuse de jazz française Laurence Allison rend hommage dans son nouvel album, Claro. Jobim, explique-t-elle, c’est un peu l’inventeur de la bossa-nova. Edu Lobo, c’est la seconde bossa, « plus militante ». Pour elle, la musique d’Edu Lobo est à celle de Jobim ce que la musique de Charles Mingus est à celle de Duke Ellington, entre transmission et prolongement. Nouvelle étape avec Laurence Allison.

Quand elle avait 9 ou 10 ans, la chanteuse reprenait en « yaourt » un morceau chanté par la brésilienne Elis Regina, qui était en fait une composition d’Edu Lobo. Claro réunit cinq morceaux du maître, dont « Canto triste », sur un accompagnement inattendu et envoûtant à la harpe (Pauline Chagne), et « Corrida de Jangada », morceau qu’a interprété Elis Regina, un des plus rythmés de l’album. Le format piano-basse-batterie-voix laisse exploser l’irrésistible chaloupé-syncopé qui marque les noces du jazz et de la bossa. Claro compte également six originaux composés par Laurence Allison et assortis de textes directement écrits en portugais. Dont « Do Lado De Edu », salut au chanteur, pour ses 70 ans : « Vem ouvir o “Vento Bravo” / Quando sai dessa garganta / Quente rio generoso que faz bem quando ele canta ! / Eu sei que nos dias de saudade / Ele conhece a canção / Que me faz sair da fossa, Edu é um raio de sol… » [ « Écoutez ce “vent sauvage” / Qui souffle de cette gorge / Ce fleuve chaud et généreux / Qui fait du bien dès qu’on l’entend ! » ] Mais aussi « Claro ! », la chanson titre, où la musique est plus qu’une sortie de tunnel : une réponse, une solution, un arrangement. Presque un ricochet à « Na Minha Cançao », premier titre de l’album, où la chanteuse confie : « Heureusement la musique existe / Et mon âme peut pleurer, pleurer / Et chanter, chanter sa douleur / Parce que la peine n’est belle / Que lorsqu’elle s’échappe d’une chanson. » Dans Claro, quatrième album sous son nom, une assise : le duo piano-batterie Sourisse-Charlier, qui a une carrière liée et « fait le son » ici, solaire et ondoyant, avec le contrebassiste et bassiste Jean-Michel Charbonnel. Et puis des invités comme Alain Debiossat et Philippe Chagne, dont le dialogue entre saxophones et clarinette basse sur le morceau « Beatriz » dessine des lignes qui cheminent ensemble, puis se croisent, suspendues et délicates, comme des traces jumelles dans une neige vierge. « Oui, emporte-moi pour toujours Beatriz / Apprends-moi à marcher sans toucher la terre / Pour toujours, toujours, sur un fil… », dit la chanson à la mélodie subtile et pénétrante, où, en brésilien, deux syllabes récurrentes : « Ol-ha » (« regarde ») sonnent comme un appel et servent de tremplin à la phrase qui va prendre son envol.

Claro, c’est presque un oxymore, une pirouette pour faire la nique à une souffrance. « Un hiver brûlant », glisse Laurence Allison quelque part, qui mêle sourires et remerciements à des évocations sur les ténèbres, la brièveté de la vie, l’adieu du dernier oiseau sur terre, une bête tapie dans un jardin… Tout cela nappé d’un climat brésilien. Tout est alternance sur ce disque : joie et gravité, ballades et tempos plus rapides, intime et extime, Edu Lobo et Laurence Allison. Lui, son « soleil », elle, avec ses graves magnétiques, ses aigus à l’affût, son scat emballant. À mesure, c’est comme si le poids qui se devine d’un titre à l’autre se dissolvait dans les harmonies, se disloquait dans le rythme, se résolvait dans la voix, le mouvement. « A vida é pra cantar / Somente uma vez ! » [ La vie, c’est pour chanter / La vie, c’est une seule fois. » ] Ingrid Merckx

En concert le 4 février au Sunside à Paris.


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