Quatre collégiens face à Macron

Jean-Riad Kechaou  • 29 novembre 2015
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Quatre collégiens face à Macron

En hommage à Fanny Minot
et toutes les autres victimes des attentats de Paris…

Vendredi 13 novembre, 17h30, studio 102 de la plaine saint Denis, Aubervilliers

Katarina, Elodie, Ayoub et Zachary sont félicités par le ministre de l’économie Emmanuel Macron qui salue ensuite toute l’équipe du Supplément de canal plus avant de quitter les studios. Ainsi s’achève, pour ces quatre élèves de troisième une aventure extraordinaire.

Le vendredi précédent, sollicité par un employé de Bangumi, la société qui produit l’émission, un journaliste du Parisien avait sans hésiter proposé notre collège.
En avril, il avait fait un article sur six élèves de mon journal scolaire Le Petit Corot qui avaient écrit pour Politis dans le cadre de la semaine de la presse à l’école. Cela l’avait marqué.

Illustration - Quatre collégiens face à Macron

Lundi 9 novembre 10h30, collège Camille Corot, Chelles

Le principal me convoque pour m’annoncer la nouvelle. Le service communication du rectorat de Créteil l’a averti . Nous sommes sélectionnés. Je ne pensais pas que ça irait si vite ni que l’émission serait programmée pour la fin de semaine.

Il faut vite choisir les quatre élèves qui doivent tous être issus de la même classe de troisième. Sans hésiter, le choix des garçons se porte sur Ayoub et Zachary qui écrivent depuis longtemps dans le journal avec en plus un domaine de prédilection, le sport et la politique. Ils font partis des six élèves à avoir écrit pour Politis (Sur la Tchétchénie pour Ayoub et sur la fin de vie pour Zachary). Conseillé par les professeurs de la classe, Katarina et Elodie sont unanimement choisies, des élèves studieuses avec une bonne élocution, le critère principal pour passer à la télévision.

Une fois les cours finis, j’appelle le journaliste Benjamin Delsol qui me décrit la semaine. Téléphone sur haut parleur, les quatre élèves retenus ont un énorme sourire en réalisant ce qui les attend. Cette semaine s’annonce chargée pour eux mais aussi pour l’équipe de direction qui doit assurer de bonnes conditions pour le tournage sur place et gérer les autorisations de prise de vue pour une quarantaine d’élève amenés à être filmés. Le principal et son adjoint découvrent les quatre élèves retenus. Ils sont satisfaits et leur rappellent la chance qu’ils ont.

Mardi 10 novembre, salle de réunion du collège, 12h40

La journaliste Aurélia Perreau avec les élèves

Les journalistes Aurélia Perreau et Benjamin Delsol font connaissance avec les élèves à la pause déjeuner. Très vite, la personnalité de chacun d’entre eux ressort et nous donne des pistes de questions à poser au ministre. Celui-ci après un bref cours d’économie doit répondre aux questions d’élèves novices sur ce sujet.

Zachary, le seul politisé de la bande plante le décor : « je lui demanderai pourquoi il affirme être de gauche alors qu’il prend des mesures libérales ! » Ses explications et la maturité qu’il affiche étonnèrent des journalistes. Pour lui aucun soucis, il pourra même réagir sans problème aux explications du ministre.

Ayoub, plus préoccupé par la chose sportive aimerait demander au ministre les raisons pour lesquelles nos meilleurs joueurs de football quittent le championnat français pour jouer à l’étranger. Le club préféré du ministre et l’arrivée des qataris au PSG sont aussi des questions envisagées. Les deux journalistes semblent emballer.

Quant aux filles, un peu plus intimidées, elles sont hésitantes.
Élodie est plus préoccupée par les études et les moyens de réussir. Je lui propose de faire un rapprochement entre la crise des années trente qu’elle vient d’ étudier et celle d’aujourd’hui mais cela ne l’emballe pas.

Katarina, la plus ancrée dans son âge se voit bien lui poser des questions cherchant à savoir si le ministre est vraiment connecté sur son temps: musique, cinéma, réseaux sociaux…

On leur demande de lire une biographie du ministre pour se donner des idées et commencer à prendre des notes.

Les journalistes, pleins de bienveillance à leurs égards les guideront tout au long de la semaine pour trouver des questions collant au mieux à leur personnalité. Les adolescents n’ont pas servi d’alibi ou de pantins pour interroger le ministre. C’est même le contraire. On leur a laissé le temps de réfléchir et poussé même à être impertinent si besoin. J’ai apprécié à sa juste valeur cette honnêteté et le professionnalisme de toute l’équipe.

Mercredi 11 novembre, à Chelles, chez les élèves, toute la journée

Dans la chambre de Zachary

Les adolescents sont filmés dans leurs chambres pour faire un petit reportage sur eux. Ils ont dû la ranger sans que leurs parents ne leur demandent. Merci Canal.
Aurélia Perreau m’appelle le soir pour me faire un petit compte rendu. Tout s’est bien passé.

J’appelle le soir les familles de Zachary et Ayoub pour savoir si cela ne les a pas trop chamboulé. Ma collègue du club journal se charge des familles d’Elodie et de Katarina. Elles sont toutes contentes à l’idée de voir leurs enfants sous le feu des projecteurs. Il faut dire qu’ils vivent une expérience unique.

Jeudi 12 novembre, 13 heures, salle informatique du collège

C’est le jour du tournage au collège, dans leur classe d’abord puis dans le club journal que j’anime depuis 10 ans. Pour moi aussi c’est une consécration, après la collaboration en mars dernier avec Politis, je ne pouvais rêver mieux pour mes apprentis journalistes du Petit Corot

Conférence de rédaction du Petit Corot

Filmés, nous faisons donc avec ma collègue une conférence de rédaction durant laquelle j’annonce aux élèves que leurs quatre camarades vont participer à l’émission et qu’eux aussi pourront y assister dans le public, un beau cadeau offert par la production qui assure même le transport, plan vigipirate oblige. Des membres de leurs familles sont également invités.

Cette équipe de journalistes est jeune. Une majorité d’élèves de sixième et cinquième. Je leur demande s’ils ont des questions à proposer à leurs camarades. Un peu naïves, elles sont néanmoins intéressantes, crise, chômage, comment faire des économies, voilà les thèmes qui ressortent.
Une élève de quatrième propose de questionner le ministre sur la perte du classement en zone d’éducation prioritaire de l’établissement l’année dernière. Notre lutte l’avait marquée. Sourire gêné chez nous, cela ferait trop question d’adultes et ce n’est pas l’objectif. L’ensemble des professeurs avaient pourtant beaucoup de questions à lui poser…

Fin de cette conférence de rédaction extraordinaire. Un dernier débriefing a lieu entre la journaliste Aurélia Perreau et la bande des quatre. Ils doivent réaliser chacun une fiche pour le lendemain avec leurs questions.

Vendredi matin 10h, direction les studios de la plaine Saint Denis

Du collège aux loges...

Je reçois un SMS d’une compagnie de taxi me prévenant qu’il nous attend devant le collège. Pas habitué à ce genre de privilèges, la journée commence bien. Direction Aubervilliers et les studios de la plaine saint Denis.

Zachary, Ayoub, Élodie et Katarina sont excités. On le saurait pour moins. La CPE et l’équipe de direction leur souhaitent bonne chance. Cet événement est vécu comme une fierté par l’ensemble de la communauté éducative.

Dans le taxi, nous rédigeons au propre les fiches avec les questions qu’ils poseront en nous aidant d’un SMS envoyé par Aurélia.

Katarina interrogera le ministre sur la raison pour laquelle tous les réseaux sociaux sont américains et si elle pourra un jour se lancer en France dans la création d’un réseau social. Elle doit finir par demander au ministre s’il est d’accord pour un snap’ (photo furtive sur le réseau social snapshat, le préféré des collégiens) et au cas où il comprenne, faire un selfie avec lui. Elle est très contente. C’est un sujet quelle maîtrise.

Élodie lui demandera si elle peut réussir à faire une carrière comme lui voir même devenir milliardaire en étant issue d’une classe sociale ouvrière vivant dans une banlieue populaire. Elle fait référence à une déclaration du ministre qui avait fait grand bruit. Elle aussi est à l’aise avec ce thème. Je suis rassuré car elles ont été un peu prises par l’émotion toute la semaine au contraire des garçons très détendus. Eux garderont leurs questions initialement prévues et réagiront en fonction des réponses.

À l’arrivée au studio 102 de la plaine Saint Denis, les élèves sont accueillis et salués par leurs prénoms ce qui les l’interpellent. Une loge les attend avec un petit déjeuner. Ils vivent un rêve. Les journalistes passent les voir pour s’assurer que tout va bien. Ils ne peuvent aller mieux.

Petite lecture des fiches ensemble pour s’assurer qu’ils maîtrisent leurs questions. Télévision, SMS, réseaux sociaux, arrive le temps de la répétition avec Ali Baddou.

Répétition...

Le présentateur les salue et les met aussi à l’aise. En coulisse j’observe tout cela totalement fasciné. Cela s’annonce bien et Zachary est impressionnant de réactivité face à un membre de l’équipe qui joue le ministre. Le producteur de l’émission Laurent Bon intervient aussi pour les conseiller. Fin de la répétition.

C’est l’heure du déjeuner avec l’équipe. Les élèves sont détendus. Puis vient le temps du maquillage qui ravit les filles et un peu moins les garçons.

Vendredi, 15 heures, enregistrement de l’émission au Studio 102

Je dois les quitter pour aller rejoindre le public car l’émission s’apprête à commencer. Ils arriveront en toute fin de programme. Premiers moments de tension pour moi mais aussi pour eux. Je les rassure comme je peux étant pris par l’émotion en réalisant qu’ils s’apprêtent à se jeter dans le grand bain. Ces trois jours ont été d’une telle intensité.

L’ émission passe à une vitesse grand V. Zoom sur la société Uber et son recrutement dans les banlieues, fermeture de l’usine sidérurgique de Sambre et Meuse dans le nord, les deux reportages sont très intéressants avec une vision très sociale. Emmanuel Macron répond sans se démonter face à des ouvriers de la société présents dans le public.

Katarina, Ayoub, Zachary et Elodie pendant les répétitions.

Mes stars arrivent pendant une coupure pub. Je leur jette un mot d’encouragement. Ils sont stressés. Faisant une entrée par de grands escaliers, ils prennent part autour de la table. Le ministre tient à les saluer individuellement. Le reportage sur eux est projeté. Petite déception car le reportage tourné au collège n’a pas été gardé. Les interview dans les chambres sont touchantes mais surtout très drôle : alors qu’Ayoub est logiquement passionné par So Foot, Zachary annonce naturellement que son dernier livre est le hareng de Bismarck de Mélenchon…Rire dans la salle

Vient le temps du cours dispensé par le ministre. Economie, capitalisme, marxisme, le ministre tente d’expliquer des notions complexes que nous enseignons nous mêmes en troisième avec difficulté.

Les questions commencent, Ayoub assure même s’il n’a pas le temps de parler des qataris ni du club préféré du ministre qui traverse une période difficile (OM). Supportant le club d’Arsenal à Londres où évoluent cinq français, Ayoub lui demande donc comment faire pour retenir en France nos meilleurs joueurs. Pas de difficultés pour le ministre, il est dans son élément et explique le faible attrait des clubs français concernant les salaires. Zachary réagit en lui demandant s’il trouvait normal de tel salaire dans le foot. Il lui répond que non, évidemment.

Face à Élodie son discours libéral vire au social quand il lui répond à sa question posée avec beaucoup de sincérité : oui elle aura beaucoup moins de chance statistiquement pour réussir professionnellement en étant originaire d’une classe sociale ouvrière. Le ministre lui répond qu’elle ne devra jamais douter d’elle , prendre tous les risques.

Katarina assure aussi sa question mais ne réussit pas à lui proposer un selfie, cela va si vite. Elle vanne les adultes en expliquant que Facebook n’est plus à la mode chez les jeunes et que même sa grand mère l’utilise, ce qui est d’autant plus drôle vu que celle-ci est présente dans le public. Le ministre lui explique qu’elle pourra créer sa boite à l’instar de Blablacar la startup « licorne » qui cartonne.

Zachary est le dernier à prendre la parole: « Vous êtes de gauche et vous prenez des mesures libérales ? » Le ministre cherche à comprendre ce qu’il entend par mesures libérales, il lui répond du tac au tac: « travail le dimanche, la nuit, et remise en cause des 35h devant le Medef ». Le ministre surpris lui explique plutôt bien ses intentions avec finesse et humour. Zachary affirme qu’il ne prend pas des mesures de gauche. Le ministre lui demande ce qu’il entend par des mesures de gauche. Sans hésiter, Zachary lui répond: « faire du social en aidant les SDF par exemple » . L’échange est vif et intéressant. Zachary conclue en répondant à Ali Baddou les interrogeant sur leur professeur d’économie du jour. : « Non, Emmanuel Macron n’est pas un bon professeur d’économie » . Rire de nouveau…

Ali Baddou, Emmanuel Macron et les quatre élèves.Crédit : Jeff Lanet / CANAL+

L’émission s’achève. Une photo est prise avec Ali Baddou et Emmanuel Macron. Hésitant à prendre une photo avec l’homme qu’il a considéré comme son adversaire, Zachary rejoint ses camarades finalement. Un souvenir comme ça, il faut en garder une trace.

Il est l’heure de rentrer. Trois taxis nous attendent pour nous ramener à Chelles.

On passe devant le stade de France. Il est éclairé, c’est soir de match. On ne peut imaginer de la suite de la soirée.

Au collège, parents, CPE et équipe de direction sont là. Tout le monde est souriant et attend avec impatience la projection de l’émission le dimanche 15 à treize heures, le jour de gloire pour eux, pour nous aussi. Un collège difficile comme le notre, mis en avant de la sorte, c’est juste incroyable.

Le soir devant le match, en une seconde, l’annonce des attentats sanglants achève dramatiquement la journée et me fait oublier en un éclair la saveur de cette journée.

Le lendemain, un SMS du journaliste Benjamin Delsol m’annonce que l’émission ne sera pas projetée, remplacé logiquement par un direct spécial attentats. L’équipe est endeuillée. Une monteuse, Fanny Minot, est décédée au Bataclan. Je préviens les quatre familles par mail de l’annulation. Pas la force d’appeler.

Le lundi, les élèves sont déçus mais l’émotion suscitée par ce carnage prend ensuite le dessus. Et puis, on ne pourra nous enlever nos souvenirs. Dans leur classe, tout le monde les questionne sur cette journée sous les projecteurs. C’est surtout les coulisses qu’ils décrivent : petit déjeuner et friandise à gogo pour les garçons, maquillage et coiffure pour les filles … Des adolescents dans toute leur splendeur.

Finalement, l’émission est reprogrammée au dimanche 29 novembre à notre grande surprise.

Elle revêt à mes yeux un symbole encore plus fort après ces attentats. De la fierté de pousser vers l’excellence mes élèves de banlieue, Katarina, Elodie, Ayoub et Zachary, sont aussi le symbole du vivre ensemble plus fort que la barbarie cherchant à nous désunir.

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Temps de lecture : 14 minutes
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